« Pour ma part, dit Faramir, j’aimerais voir l’Arbre Blanc de nouveau en fleur dans la cour des rois, et la Couronne d’Argent revenir parmi nous, et Minas Tirith retrouver la paix : être Minas Anor comme autrefois, lumineuse, haute et belle, belle comme une reine parmi d’autres : non la maîtresse de nombreux esclaves, ni même la généreuse maîtresse d’esclaves consentants. La guerre est une nécessité, tant qu’il s’agit de défendre nos vies contre un destructeur qui voudrait tout dévorer ; mais je n’aime pas la brillante épée pour son tranchant, ni la flèche pour sa rapidité, ni le guerrier pour ses triomphes. Je n’aime que ce qu’ils défendent : la cité des Hommes de Númenor ; et je voudrais la voir aimée pour sa mémoire, son ancienneté, sa beauté, et sa présente sagesse. Aimée plutôt que crainte, sinon comme il arrive que l’on craigne la dignité d’un vieux sage.
« Ne me craignez donc point ! Je ne vous demande pas de m’en dire plus long. Je ne vous demande même pas de me dire si je vise plus près de la vérité. Mais si vous voulez bien me faire confiance, il se pourrait que je puisse vous conseiller dans votre présente quête, quelle qu’elle soit – oui, et même vous assister. »
Frodo ne répondit pas. Il faillit céder à l’envie d’être assisté et conseillé, de confier à ce grave jeune homme, qui semblait n’avoir que de sages et belles paroles, tout ce qu’il avait à l’esprit. Mais quelque chose le retenait. Son cœur était lourd de crainte et de chagrin : si lui et Sam étaient bien tout ce qui restait à présent des Neuf Marcheurs, ce qui semblait probable, alors lui seul était le gardien du secret de leur mission. Une méfiance indue était préférable à des paroles inconsidérées. Et le souvenir de Boromir, du terrible changement opéré sur lui par le charme de l’Anneau, demeurait très présent à son esprit, tandis qu’il observait Faramir et écoutait sa voix : si différents et si semblables à la fois.
Pendant un moment, ils poursuivirent leur marche en silence, telles des ombres grises et vertes passant sous les vieux arbres, leurs pas ne produisant aucun son ; une multitude d’oiseaux chantaient au-dessus d’eux, et le soleil jouait sur la voûte de feuilles sombres et lustrées, dans les bois sempervirents de l’Ithilien.
Sam ne s’était pas mêlé à la conversation, mais il avait écouté ; et ce faisant, sa fine oreille de hobbit s’était également arrêtée aux doux murmures de la forêt autour d’eux. Et il avait remarqué une chose, c’était que, durant toute la conversation, le nom de Gollum n’avait pas surgi une seule fois. Il s’en félicitait, en sachant bien qu’il ne pouvait espérer ne plus jamais l’entendre. Il ne tarda pas non plus à s’apercevoir que, même s’ils marchaient seuls, il y avait de nombreux hommes à proximité : non seulement Damrod et Mablung, qui se coulaient doucement d’une ombre à l’autre devant eux, mais plusieurs autres de chaque côté, qui se rendaient tous à l’endroit convenu d’un pas rapide et furtif.
Une fois, en se tournant vivement, comme si un picotement au cou l’avertissait qu’il était observé de derrière, il crut entrevoir une petite forme sombre se glissant derrière un tronc d’arbre. Il ouvrit la bouche pour parler mais la referma aussitôt. « Je n’en suis pas certain, se dit-il ; et pourquoi je leur rappellerais ce vieux scélérat, s’ils ont choisi de l’oublier ? Je voudrais bien, moi ! »
Ils continuèrent ainsi, jusqu’à ce que les bosquets s’éclaircissent et que la pente devienne plus franche. Alors, prenant une nouvelle direction, vers la droite, ils parvinrent bientôt à une petite rivière au fond d’une étroite gorge : il s’agissait du même cours d’eau qui s’échappait de l’étang rond, tout là-haut. Devenu un torrent rapide, il bondissait sur une multitude de pierres dans un lit profondément encaissé, surplombé d’yeuses et de sombres buis. À l’ouest, ils apercevaient sous eux, dans une lumière diffuse, une étendue de plaines et de vastes prairies, et, miroitant à l’horizon sous le soleil déclinant, les larges eaux de l’Anduin.
« Ici je dois, hélas ! me montrer discourtois, dit Faramir. J’espère que vous le pardonnerez à un homme qui, jusqu’à présent, a laissé soumettre ses ordres à la courtoisie, de façon à ne pas vous tuer ni vous ligoter. Mais il a été ordonné qu’aucun étranger, pas même un de nos frères d’armes du Rohan, n’emprunte le chemin que nous allons suivre en étant libre de voir. Je dois vous bander les yeux. »
« Comme vous voudrez, dit Frodo. Même les Elfes en font autant quand le besoin s’en fait sentir, et nous avons traversé les frontières de Lothlórien la belle avec les yeux bandés. Gimli le nain s’en est offusqué, mais les hobbits l’ont enduré. »
« Je ne vais pas vous conduire dans un si bel endroit, dit Faramir. Mais je suis content que vous vous y soumettiez de votre plein gré, et non de force. »