« J’ai mis un terme à notre entretien, dit Faramir, non seulement parce que le temps pressait, comme maître Samsaget me l’a rappelé, mais aussi parce que nous en arrivions à des questions qu’il valait mieux ne pas discuter ouvertement devant une foule nombreuse. C’est pourquoi je me suis tourné vers la question de mon frère, laissant là celle du Fléau d’Isildur. Vous n’avez pas été parfaitement franc avec moi, Frodo. »

« Je ne vous ai pas conté de mensonges, et de la vérité, j’ai dit tout ce que j’ai pu », répondit Frodo.

« Je ne vous reproche rien, dit Faramir. Vous avez parlé habilement, et sagement, m’a-t-il semblé, alors que vous étiez dans un mauvais pas. Mais j’en ai appris ou deviné davantage que ce que vos paroles laissaient entendre. Vous n’étiez pas en bons termes avec Boromir, ou vous ne l’avez pas quitté dans l’amitié. Je présume que vous lui en voulez, et maître Samsaget aussi. Or moi, je l’aimais profondément, et je vengerais sa mort volontiers ; reste que je le connaissais bien. Le Fléau d’Isildur… j’avancerais que le Fléau d’Isildur se dressait entre vous, et qu’il fut un sujet de discorde au sein de votre Compagnie. À l’évidence, il s’agit là d’un formidable héritage de famille, et ces choses n’ont jamais été un gage de paix entre confédérés, s’il est une leçon à tirer des contes anciens. Ne suis-je pas près de la vérité ? »

« Presque, dit Frodo, mais pas dans le mille. Il n’y a jamais eu de discorde dans notre Compagnie, bien qu’il y ait eu de l’incertitude, incertitude quant au chemin que nous devions prendre à partir des Emyn Muil. Quoi qu’il en soit, les contes anciens nous enseignent aussi le danger des paroles inconsidérées au sujet de ces… héritages de famille. »

« Ah, c’est donc comme je le pensais : votre différend était avec Boromir, et seulement avec lui. Il voulait que cette chose soit convoyée à Minas Tirith. Hélas ! pour ce sort capricieux qui scelle vos lèvres à vous qui l’avez vu en dernier, et me cache ce que je désire ardemment savoir : ce qu’il y avait en son cœur et en son esprit durant ses dernières heures. Qu’il ait ou non trébuché, je suis certain d’une chose : il est mort dignement, dans l’accomplissement d’une bonne action. Son visage était plus beau encore que dans la vie.

« Mais Frodo, j’ai beaucoup insisté au début, concernant le Fléau d’Isildur. Pardonnez-moi ! C’était inconsidéré en pareille heure et en pareil endroit. Je n’avais pas eu le temps de réfléchir. Le combat avait été rude, et j’avais amplement de quoi m’occuper l’esprit. Mais à mesure que je vous parlais, je m’approchais de la vérité, aussi suis-je délibérément passé à côté. Car sachez qu’une bonne part de la tradition ancienne est encore préservée parmi les Souverains de la cité, sans être répandue au-dehors. Les gens de ma maison ne sont pas de la lignée d’Elendil, bien que le sang de Númenor coule en nous. Car nous faisons remonter notre lignée à Mardil, le bon intendant, qui gouverna à la place du roi quand celui-ci partit en guerre. Et c’était le roi Eärnur, dernier de la lignée d’Anárion, et sans postérité ; mais il ne revint jamais. Et ce sont les intendants qui dirigent la cité depuis lors, bien qu’il y ait de cela maintes générations d’Hommes.

« Et je garde ce souvenir de Boromir du temps où, encore enfants, nous apprenions le conte de nos pères et l’histoire de notre cité ; et c’est qu’il était toujours mécontent que son père ne fût pas roi. “Combien de centaines d’années faut-il pour faire d’un intendant un roi, si le roi ne revient pas ?” demandait-il. “Au plus quelques années, peut-être, en d’autres lieux de moindre lignage, répondait mon père. Au Gondor, dix mille ans ne suffiraient pas.” Hélas ! pauvre Boromir. Cela vous dit-il quelque chose de son caractère ? »

« En effet, dit Frodo. Mais il a toujours traité Aragorn avec honneur. »

« Je n’en doute pas, dit Faramir. Si la revendication d’Aragorn lui convenait, comme vous me l’affirmiez, il devait le tenir en haute estime. Mais ils n’étaient pas encore au moment critique. Ils n’étaient pas encore à Minas Tirith, ou devenus des rivaux dans ses guerres.

« Mais je m’égare. Nous, de la maison de Denethor, tenons de longue date une bonne partie du savoir ancien ; et il se trouve préservé dans nos dépôts un grand trésor de manuscrits : des livres et des tablettes, écrits sur de vieux parchemins, certes ; sur de la pierre, et sur des feuilles d’argent et d’or, en divers caractères. Il en est certains que plus personne n’est désormais capable de lire ; quant aux autres, ils sont rarement déchiffrés. J’en puis lire çà et là quelques lignes, car j’ai reçu de l’enseignement. Ce sont ces archives qui ont attiré chez nous le Pèlerin Gris. Je l’ai vu une première fois alors que j’étais enfant, et il est revenu deux ou trois fois depuis. »

« Le Pèlerin Gris ? dit Frodo. Avait-il un nom ? »

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