Il y avait fort longtemps qu’elle y habitait, créature malveillante de forme arachnéenne, de la race même de celles qui vivaient autrefois au Pays des Elfes dans l’Ouest, lequel est désormais sous la Mer ; celles que Beren avait combattues dans les Montagnes de la Terreur du Doriath, avant d’apercevoir Lúthien sur l’herbe verte il y a longtemps, parmi les ciguës, au clair de lune. Comment Araigne s’était rendue là, fuyant la catastrophe, aucun récit ne l’a transmis ; car peu nous sont parvenus des Années Sombres. Mais elle y était néanmoins, et ce, avant Sauron, et avant la première pierre de Barad-dûr ; et elle ne servait personne d’autre qu’elle-même, buvant le sang des Elfes et des Hommes, bouffie et engraissée de ses innombrables festins, perpétuellement remâchés et restitués en toiles ombreuses ; car toutes choses vivantes étaient sa nourriture, et sa vomissure était de ténèbres. De tous côtés, ses faibles rejetons, bâtards de misérables mâles, sa propre progéniture, que souvent elle tuait, se répandaient de vallon en vallon, de l’Ephel Dúath aux collines de l’est, jusqu’à Dol Guldur et aux repaires de Grand’Peur. Mais aucun ne pouvait rivaliser avec elle, Araigne la Grande, dernier enfant d’Ungoliant à affliger le monde malheureux.

Déjà, maintes années auparavant, Gollum l’avait vue, Sméagol, lui qui furetait dans tous les trous ; et dans les jours récents, il s’était prosterné devant elle, et la noirceur de la malignité d’Araigne l’accompagnait sur tous les chemins de sa lassitude, le coupant de la lumière et du remords. Et il avait promis de lui apporter de quoi manger ; car elle ne convoitait pas la même chose que lui. Elle ne connaissait rien et n’avait cure des tours et des anneaux, ni de toutes ces créations de l’esprit ou des mains ; elle qui, à tout autre qu’elle, ne souhaitait que la mort, corps et âme, et pour elle-même une débauche de vie, seule au monde, enflée jusqu’à ce que les montagnes ne pussent plus la soutenir et les ténèbres la contenir.

Mais ce désir était encore loin de se réaliser, et depuis fort longtemps maintenant, elle avait faim, tapie dans son antre, pendant que le pouvoir de Sauron grandissait et que la lumière et les êtres vivants désertaient ses frontières ; et la cité dans la vallée était morte, et ni Elfe ni Homme n’y venaient plus, seulement les malheureux Orques. Piètre nourriture, et méfiante de surcroît. Mais il fallait bien qu’elle mange, et malgré toute l’ardeur avec laquelle ils creusaient de nouveaux passages tortueux venant du col et de la tour qu’ils occupaient, elle trouvait toujours une façon de les attraper. Mais elle avait envie d’une viande plus délicate. Et Gollum la lui avait apportée.

« On verra, on verra, s’était-il souvent dit, quand l’humeur malveillante le prenait sur la périlleuse route qui l’avait amené des Emyn Muil au Val de Morgul. On verra. Il se peut bien, oh oui, il se peut bien que, quand elle se sera débarrassée des os et des vêtements vides, on le trouvera, on l’aura, le Trésor, une récompense pour le pauvre Sméagol qui apporte bonne nourriture. Et on sauvera le Trésor, comme promis. Oh oui. Et quand on l’aura ramené en sécurité, alors Elle le saura, oui, Elle va payer, mon trésor. À ce moment-là, tout le monde va payer ! »

Voilà ce qu’il pensait, dans un intime recoin de sa cautèle qu’il espérait encore lui cacher, même après être revenu la voir pour s’humilier devant elle pendant que ses compagnons dormaient.

Quant à Sauron : il savait où elle se terrait. Il était content de la voir là, affamée mais toujours aussi néfaste, plus sûre qu’aucun gardien qu’il eût pu concevoir pour surveiller cette ancienne voie d’accès à son territoire. Ses Orques étaient des esclaves utiles, mais il n’en manquait pas. Si Araigne en attrapait de temps à autre pour calmer son appétit, grand bien lui fasse : il pouvait s’en passer. Et parfois, comme un homme jette une friandise à sa chatte (il l’appelle sa chatte, mais elle ne le reconnaît point), Sauron lui envoyait des prisonniers pour lesquels il n’avait aucun autre usage : il les faisait conduire à son repaire et se faisait rendre compte de l’amusement qu’elle en avait tiré.

Ainsi vivaient-ils tous deux, jouissant de leurs manies respectives, et ne craignant aucun assaut, aucune colère, ni aucune fin à leur cruauté. Jamais une mouche n’avait encore échappé aux rets tendus par Araigne, et sa fin et sa rage n’en étaient que plus grandes, à présent.

Mais le pauvre Sam ne savait rien de ce mal qu’ils avaient attiré sur eux, sinon qu’une peur grandissait en lui, une menace qu’il ne pouvait voir ; et elle était devenue un tel poids qu’il lui était difficile de courir : ses jambes lui semblaient de plomb.

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