La terreur l’entourait, ses ennemis occupaient le col devant lui, et son maître, comme fou, courait étourdiment à leur rencontre. Détournant les yeux de l’ombre derrière lui et de la dense obscurité qui régnait sous la falaise à sa gauche, il regarda en avant et vit deux choses qui augmentèrent son désarroi. Il vit que l’épée que Frodo tenait encore dégainée étincelait d’une flamme bleue ; et il vit aussi que, même si le ciel au-delà s’était assombri, la fenêtre de la tour continuait de luire d’un éclat rouge.
« Des Orques ! dit-il entre ses dents. Jamais on pourra passer comme ça en coup de vent. Il y a des Orques alentour, et pire que des Orques. » Alors, retrouvant l’habitude du secret qu’il avait longtemps observée, il referma sa main sur la précieuse Fiole qu’il avait encore avec lui. Pendant un moment, elle brilla, rouge, du sang qui coulait dans ses veines ; puis il enfouit sa lumière par trop révélatrice dans une poche tout contre sa poitrine et serra sa cape elfique autour de lui. Il s’efforça alors de hâter le pas. Son maître le distançait : déjà, il le devançait d’une vingtaine de foulées, volant comme une ombre ; bientôt, il viendrait à s’effacer dans la grisaille du monde.
Sam venait à peine de cacher la lumière du globe d’étoile quand elle arriva. Un peu en avant et sur la gauche, il vit soudain, surgissant d’un trou d’ombre sous la falaise, la forme la plus répugnante qu’il lui eût été donné de voir, plus horrible que l’horreur d’un affreux cauchemar. Fort semblable à une araignée, elle était plus grande que les grandes bêtes de proie, et plus terrible qu’elles, étant donné la malveillance de ses yeux impitoyables. Ces mêmes yeux qu’il avait crus découragés et défaits, voilà qu’ils brillaient à nouveau d’un éclat redoutable, réunis en grappes sur sa tête penchée en avant. Elle avait de grandes cornes, et derrière son cou, semblable à une courte tige, était son corps enflé telle une immense boursouflure, un grand sac pendant qui se balançait entre ses pattes : sa grande masse était noire, tachetée de marques livides, mais le dessous du ventre était pâle et lumineux, et il répandait une odeur nauséabonde. Ses pattes repliées, dont les jointures noueuses pointaient bien au-dessus de son dos, étaient hérissées de poils tels des piquants d’acier, et chacune se terminait par une griffe.
Sitôt qu’elle eût pressé son corps spongieux et ses membres recroquevillés à travers l’entrée supérieure de son antre, elle se mit à avancer avec une horrible rapidité, tantôt courant sur ses pattes grinçantes, tantôt faisant un bond soudain. Elle se trouvait entre Sam et son maître. Soit elle ne vit pas Sam, soit elle évitait pour le moment le porteur de lumière, fixant toute son attention sur une seule proie, sur Frodo, privé de sa Fiole, courant à l’étourdie dans le sentier, encore inconscient du danger qui le guettait. Il courait vite, mais Araigne était plus rapide encore : plus que quelques bonds et elle l’aurait.
Sam, béant de surprise et d’effroi, rassembla tout son souffle pour crier. « Attention, derrière vous ! hurla-t-il. Attention, maître ! Je vais… » – mais son cri fut soudain étouffé.
Une longue main poisseuse se plaqua contre sa bouche et une autre l’agrippa au cou, tandis que quelque chose s’enroulait autour de sa jambe. Pris de court, il tomba à la renverse dans les bras de son assaillant.
« On l’a ! siffla Gollum à son oreille. Enfin, mon trésor, on l’a, oui, le ssale, méchant hobbit. Nous, on prend celui-ci. Elle va prendre l’autre. Oh oui, Araigne va l’avoir, pas Sméagol : il a promis ; il va pas toucher à un cheveu du Maître. Mais il te tient, ssale petite fouine ! » Il cracha dans le cou de Sam.
La rage de se savoir trahi et le désespoir d’être retenu, alors que son maître courait un péril mortel, donnèrent à Sam un force et une violence soudaines, beaucoup plus grandes que ce à quoi pouvait s’attendre Gollum de la part de ce hobbit lent et stupide (pensait-il). Gollum lui-même n’aurait pu se retourner avec une plus grande agilité ou une volonté plus farouche. Sa main glissa de la bouche de Sam, et Sam, voulant se défaire de l’étreinte à son cou, se baissa vivement et plongea en avant. Il tenait encore son épée, et le bâton de Faramir pendait à son bras gauche, passé par la ganse. D’un geste désespéré, il voulut se tourner et poignarder son adversaire. Mais Gollum fut trop rapide. Son long bras droit jaillit brusquement, saisissant le poignet de Sam : ses doigts le tinrent dans un étau ; lentement, implacablement, il repoussa la main en avant et vers le bas, et alors Sam, avec un cri de douleur, finit par lâcher son arme qui tomba au sol ; pendant tout ce temps, l’autre main de Gollum se resserrait sur sa gorge.
Sam joua alors sa dernière carte. Usant de toute son énergie, il parvint à se dégager et à planter les jambes au sol ; puis soudain, dépliant les genoux, il se jeta vers l’arrière de toutes ses forces.