Il essayait de trouver la force, la force de s’arracher à ce lieu et d’entreprendre un périple solitaire – pour se venger. S’il réussissait à partir d’ici, sa colère le mènerait sur toutes les routes du monde, à sa poursuite, jusqu’à ce qu’il le tienne : Gollum. Alors Gollum trouverait la mort dans un coin. Mais ce n’était pas ce qu’il avait entrepris de faire. Il ne valait pas la peine de laisser son maître pour ça. Cela ne le ramènerait pas. Rien ne le ferait. Il valait mieux qu’ils meurent tous deux ensemble. Et ce serait, là encore, un périple solitaire.

Son regard s’arrêta sur la pointe brillante de l’épée. Il songea à ce qui se trouvait derrière, un précipice noir, une chute dans un abîme de néant. Il n’y avait aucune issue de ce côté. Cela équivalait à ne rien faire, pas même son deuil. Ce n’était pas ce qu’il avait entrepris. « Que dois-je faire, alors ? » s’écria-t-il de nouveau, et il lui sembla connaître alors la dure réponse : aller jusqu’au bout. Encore un périple solitaire, le pire de tous.

« Quoi ? Moi tout seul, trouver la Faille du Destin et tout ? » Il tremblait encore, mais sa résolution se précisait. « Quoi ? Moi, lui prendre l’Anneau, à lui ? Le Conseil le lui a donné. »

Mais la réponse s’imposa aussitôt : « Et le Conseil lui a donné des compagnons pour empêcher que la mission échoue. Et tu es le dernier de toute la Compagnie. La mission ne doit pas échouer. »

« Pourquoi fallait-il que ça tombe sur moi ? grogna-t-il. Je voudrais bien que Gandalf soit ici, ou quelqu’un d’autre. Pourquoi suis-je tout seul à décider ? Je suis sûr de me tromper. Et c’est pas pour moi, ça, d’aller prendre l’Anneau et de me mettre en avant. »

« Mais tu ne t’es pas mis en avant ; on t’a mis en avant. Et pour ce qui est d’être la bonne personne, eh bien, M. Frodo ne l’était pas plus que toi, si on veut, et M. Bilbo non plus. Eux-mêmes n’avaient rien choisi. »

« Ah çà, il faut que je me fasse ma propre idée. Je vais y arriver. Mais je suis sûr de me tromper : ce serait du Sam Gamgie tout craché.

« Alors, voyons voir. Si on nous trouve ici, ou si on trouve M. Frodo avec cet Objet sur lui, eh bien, l’Ennemi l’aura. Et ce sera notre fin à tous – la Lórien, Fendeval, le Comté et tout. Et y a pas une minute à perdre, ou ce sera la fin de toute façon. La guerre est commencée, et si ça se trouve, le vent a déjà tourné en faveur de l’Ennemi. Aucune chance de revenir avec l’Objet pour prendre conseil, ou demander la permission. Non, soit je reste assis ici jusqu’à ce qu’ils viennent me tuer sur la dépouille de mon maître, et alors ils Le prendront ; soit je Le prends et je m’en vais. » Il respira profondément. « Alors je vais Le prendre ! »

Il se baissa. Très délicatement, il dégrafa la broche et glissa une main dans la tunique de Frodo ; puis, soulevant la nuque de son maître avec son autre main, il baisa le front froid et tira doucement la chaîne par-dessus. Puis la tête retrouva sa position de repos. Aucun changement ne parut sur les traits crispés, ce qui acheva de convaincre Sam, plus que toute autre chose, que son maître était mort et qu’il avait abandonné la Quête.

« Au revoir, très cher maître ! murmura-t-il. Pardonnez à votre Sam. Il reviendra vous trouver quand le boulot sera fini – s’il y parvient. Après, il ne vous laissera plus jamais. Reposez en paix jusqu’à tant que j’arrive ; et qu’aucune chose malsaine ne s’avise de vous approcher ! Et si la Dame pouvait m’entendre et m’accorder un vœu, je souhaiterais pouvoir revenir et vous retrouver. Au revoir ! »

Alors, il fléchit le cou à son tour et y passa la chaîne, et sa tête se courba aussitôt sous le poids de l’Anneau, comme si une grosse pierre y avait été suspendue. Mais peu à peu, comme si le poids diminuait ou qu’une force nouvelle naissait en lui, il releva la tête ; et au prix d’un effort considérable, il se remit debout et s’aperçut qu’il pouvait marcher en portant son fardeau. Et rien qu’un instant, il baissa les yeux sur son maitre et éleva la Fiole : ses rayons, à présent, étaient ceux de la douce lumière de l’étoile du soir en été, et à sa lueur, le visage de Frodo avait retrouvé un beau teint, pâle, mais d’une beauté elfique, comme d’un être qui aurait depuis longtemps passé les ombres. Et avec le douloureux réconfort de ce dernier regard, Sam se détourna, dissimula la Fiole et se dirigea à pas chancelants dans l’obscurité grandissante.

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