Le tunnel ne lui paraissait plus aussi sombre ; il lui semblait plutôt qu’il était passé d’une mince brume à un épais brouillard. Sa fatigue grandissait, mais sa volonté n’en était que plus ferme. Il croyait apercevoir la lumière des torches un peu en avant, mais il avait beau essayer, il ne parvenait pas à les rejoindre. Les Orques savent se mouvoir dans les tunnels, et ils connaissaient bien celui-ci ; car malgré la présence d’Araigne, ils étaient souvent forcés de l’emprunter, vu qu’aucun autre chemin ne permettait de passer aussi rapidement les montagnes à partir de la Cité Morte. Le tunnel principal, et la grande fosse circulaire où Araigne avait élu domicile dans les siècles oubliés, avaient été creusés à une époque reculée dont ils ne savaient rien ; mais ils avaient eux-mêmes foré bien des passages secondaires de chaque côté, pour ne pas être obligés d’aller et venir par l’antre en vaquant aux affaires de leurs maîtres. Ce soir-là, ils n’avaient pas l’intention de descendre aussi bas ; ils se hâtaient vers une galerie transversale qui ramenait vers leur tour de garde sur la falaise. La plupart exultaient, ravis de ce qu’ils avaient trouvé et vu ; et tout en courant, ils bavassaient et jabotaient comme c’est le propre de leur espèce. Sam entendait le son de leurs voix éraillées, dur et mat dans l’air inerte ; mais deux voix se distinguaient au milieu des autres, plus fortes et plus proches de lui. Les capitaines des deux groupes semblaient fermer la marche, et ils discutaient entre eux.
« Dis donc, Shagrat, tu pourrais pas empêcher ta racaille de faire tout ce raffut ? grogna l’un. On voudrait pas qu’Araigne nous tombe dessus. »
« Tu parles, Gorbag ! Les tiens font plus que la moitié du bruit, répliqua l’autre. Mais laisse les gars s’amuser ! On n’aura pas à s’inquiéter d’Araigne pour un bout, j’ai l’impression. Elle s’est assise sur un clou, on dirait, et c’est pas nous qu’allons verser des larmes. T’as pas vu ? Il y a une sale cochonnerie tout le long du chemin qui mène à sa maudite crevasse. Ça doit faire cent fois qu’on essaie de la boucher. Alors laisse-les rire. Et puis nous avons enfin un coup de chance : quelque chose que Lugbúrz veut avoir. »
« Lugbúrz le veut, hein ? Qu’est-ce que c’est, tu crois ? J’aurais dit un genre d’Elfe, mais miniature. Qu’est-ce que ça peut avoir de dangereux ? »
« Peut pas savoir avant d’y jeter un coup d’œil. »
« Oho ! Comme ça, ils vous ont pas dit à quoi fallait s’attendre ? Ils nous disent pas tout ce qu’ils savent, hein ? Loin de là. Mais ils peuvent se tromper, même Ceux d’En Haut. »
« Chut, Gorbag ! » Shagrat baissa la voix, au point où même Sam et son ouïe étrangement aiguisée eurent peine à saisir ce qu’il disait. « Ils se trompent peut-être, mais ils ont des yeux et des oreilles partout ; et ils en ont parmi mes gars, si ça se trouve. Mais pas de doute, quelque chose les inquiète. C’est vrai pour les Nazgûl en bas, d’après ce que tu me dis ; et pour Lugbúrz aussi. Quelque chose a failli nous passer sous le nez. »
« Failli, tu dis ! » fit Gorbag.
« Soit, dit Shagrat ; mais on en parlera plus tard. Attends qu’on arrive au Souterrain. Il y a un endroit où on pourra parler un peu, pendant que les gars continueront. »
Peu après, Sam vit disparaître les torches. Puis il y eut un grondement et, au moment où il se ruait vers l’endroit, un boum. Pour autant qu’il pouvait le deviner, les Orques avaient tourné et s’étaient engagés dans l’ouverture que Frodo et lui avaient empruntée pour se rendre compte qu’elle était bloquée. Elle l’était toujours.
Il semblait y avoir une grande pierre en plein milieu de la voie, mais les Orques l’avaient franchie d’une manière ou d’une autre, car Sam entendait leurs voix de l’autre côté. Ils continuaient de courir, toujours plus loin dans la montagne, vers la tour. Sam était au désespoir. Ils emportaient le corps de son maître dans quelque dessein odieux, et il ne pouvait pas les suivre. Il poussa sur le bloc, il s’arc-bouta et se jeta contre lui, sans succès. Puis, non loin de l’autre côté, crut-il, il entendit les deux capitaines reprendre leur discussion. Il s’arrêta un moment pour les écouter, espérant apprendre quelque chose d’utile. Gorbag sortirait peut-être de ce côté, lui qui semblait venir de Minas Morgul ; et il en profiterait pour se glisser à l’intérieur.
« Non, je sais pas, dit la voix de Gorbag. En général, les messages vont plus rapidement qu’aucune bête est capable de voler. Mais j’ai jamais demandé comme ça se fait. Vaut mieux pas, c’est plus sûr. Brr ! Ces Nagzûl me donnent froid dans le dos. Et ils vous écorchent vif rien qu’à vous regarder, et ils vous laissent tout grelottant dans le noir de l’autre côté. Mais il les aime bien : ce sont Ses préférés par les temps qui courent, alors inutile de ronchonner. J’te dis, c’est pas un cadeau de servir dans la cité. »
« T’essaieras de rester ici avec Araigne pour compagnie », dit Shagrat.