Langue de Serpent se releva lentement et les regarda, les yeux mi-clos. Enfin, il scruta le visage de Théoden et ouvrit la bouche, comme pour prendre la parole. Puis soudain, il se dressa de toute sa hauteur. Ses mains se crispèrent. Ses yeux étincelèrent. Il y avait en eux une telle malveillance que les hommes reculèrent devant lui. Il montra les dents ; puis il cracha aux pieds du roi avec un sifflement et, fonçant de côté, il s’enfuit par les escaliers.
« Suivez-le ! dit Théoden. Assurez-vous qu’il ne cause aucun tort à personne, mais ne lui faites pas de mal et n’essayez pas de le retenir. Donnez-lui un cheval, s’il le désire. »
« Et s’il en est un qui veuille le porter », dit Éomer.
L’un des gardes descendit les marches en courant. Un autre se rendit à la source, au pied de la terrasse, et puisa de l’eau dans son casque. Puis il revint nettoyer les dalles que Langue de Serpent avait souillées.
« Maintenant, venez, mes hôtes ! dit Théoden. Venez vous sustenter et vous rafraîchir, dans la mesure où la hâte le permet. »
Ils passèrent de nouveau à l’intérieur. En bas, dans la ville, ils entendaient déjà crier les hérauts et retentir les cors de guerre. Car le roi partirait aussitôt que les hommes de la ville et des environs seraient assemblés et armés.
À la table du roi s’assirent Éomer et les quatre invités, alors que la dame Éowyn, également présente, eut soin de servir le roi. Ils mangèrent et burent rapidement. Les autres observèrent le silence, tandis que Théoden interrogeait Gandalf au sujet de Saruman.
« Qui peut dire jusqu’où remonte sa trahison ? disait Gandalf. Il n’a pas toujours été malfaisant. Je ne doute pas qu’il ait été l’ami du Rohan à une certaine époque ; et même quand son cœur se fut refroidi, il vous trouvait encore quelque utilité. Mais il y a maintenant un long moment qu’il complote votre ruine – toujours derrière le masque de l’amitié, en attendant d’être prêt. Jusque-là, Langue de Serpent avait la tâche facile, et tout ce que vous faisiez était rapidement su à Isengard ; car votre pays était ouvert, et les étrangers allaient et venaient. Et les chuchotements de Langue de Serpent étaient toujours à vos oreilles, empoisonnant votre esprit, glaçant votre cœur, affaiblissant vos membres, sous le regard impuissant de votre entourage ; car votre volonté était sous son emprise.
« Mais quand, après mon évasion, je suis venu vous prévenir, le masque est tombé pour ceux qui voyaient encore clair. Après, Langue de Serpent a joué de façon dangereuse, cherchant toujours à vous retarder, à empêcher que toutes vos forces soient rassemblées. Il a été rusé, cherchant à émousser la méfiance des gens où à tirer profit de leurs craintes, selon la nécessité du moment. Vous rappelez-vous combien il a insisté pour qu’aucun de vos effectifs ne soit engagé dans une vaine poursuite au nord, alors que le danger immédiat était à l’ouest ? Quand Éomer a voulu arrêter l’incursion orque, il vous a persuadé de l’en empêcher. Si Éomer n’avait pas défié la voix de Langue de Serpent qui s’exprimait à travers vous, ces Orques auraient déjà atteint Isengard avec un butin très convoité. Non pas celui que Saruman désire plus que tout autre, mais à tout le moins deux membres de ma Compagnie, complices d’un espoir secret dont je ne peux toujours pas parler librement, pas même à vous, sire. Pouvez-vous imaginer ce qu’ils endureraient en ce moment, ou ce que Saruman pourrait avoir déjà appris, pour notre plus grande perte ? »
« Je dois beaucoup à Éomer, dit Théoden. Cœur fidèle peut avoir parole contraire. »
« Dites aussi qu’à des yeux tordus, la vérité peut montrer un visage grimaçant », ajouta Gandalf.
« En effet, mes yeux étaient presque aveugles, dit Théoden. C’est à vous, mon hôte, que je dois le plus. Encore une fois, vous arrivez à temps. J’aimerais, avant que nous partions, vous faire un présent, un présent de votre choix. Il n’y a qu’à nommer quelque objet de ma maison. Je ne réserve plus que mon épée ! »
« Il reste encore à voir si j’arrive à temps ou non, dit Gandalf. Mais pour ce qui est d’un présent, sire, je le choisirai selon mon besoin : vif et sûr. Donnez-moi Scadufax ! Il m’avait seulement été prêté, s’il convient d’appeler cela un prêt. Mais je vais bientôt l’exposer à de graves dangers, opposer l’argent au noir : je ne voudrais rien risquer qui ne m’appartienne. Et déjà, un lien d’amour s’est tissé entre nous. »
« Vous choisissez bien, dit Théoden, et je vous l’offre maintenant avec plaisir. Mais c’est un riche présent. Nul ne se compare à Scadufax. En lui est revenu l’un des grands coursiers d’autrefois. Jamais plus nous ne reverrons son pareil. Et à vous, mes autres invités, je donnerai des trésors de mon armurerie. Vous n’avez pas besoin d’épées, mais il y a des heaumes et des cottes de mailles subtilement ouvragés, présents du Gondor offerts à mes pères. Faites votre choix avant que nous ne partions, et puissent-ils bien vous servir ! »