« Elle est très grande, dit l’éclaireur. Un fuyard compte ses ennemis en double, dit-on, mais j’ai pu m’entretenir avec de vaillants hommes, et je ne doute pas que le gros des forces de l’ennemi soit maintes fois supérieur au nombre que nous avons ici. »
« En ce cas, faisons diligence, dit Éomer. Fonçons à travers ceux qui se trouvent entre nous et la forteresse. La Gorge de Helm abrite des grottes où peuvent se cacher des centaines d’hommes ; et de là, il est possible de monter dans les collines par des chemins secrets. »
« Ne nous fions pas au secret, dit le roi. Il y a longtemps que Saruman espionne le pays. Mais il reste qu’à cet endroit, notre défense pourrait tenir longtemps. Allons-y ! »
Aragorn et Legolas prirent alors la tête en compagnie d’Éomer. Ils chevauchèrent à travers la nuit sombre, toujours plus lentement à mesure que les ténèbres s’épaississaient et que la pente s’élevait vers le sud, toujours plus haut dans les sombres replis au pied des montagnes. Ils trouvèrent peu d’ennemis sur leur route. Ils tombaient par moments sur des bandes d’Orques errants ; mais ils se sauvaient avant que les Cavaliers n’aient pu les saisir ou les tuer.
« Il ne faudra pas longtemps, je le crains, dit Éomer, pour que la venue de l’ost du roi ne soit connue de celui qui dirige nos ennemis, Saruman ou l’un quelconque de ses lieutenants. »
La rumeur de la guerre augmentait derrière eux. Ils pouvaient désormais entendre, porté par les ténèbres, le son de chants éraillés. Haut dans la Combe de la Gorge, ils se retournèrent. Ils virent alors des torches, d’innombrables points de lumière rouge, comme des fleurs rutilantes dispersées dans les champs noirs, ou encore de longs lacets de flamme montant des basses terres. Un plus grand flamboiement s’élevait ici et là.
« C’est là une grande armée, et elle nous talonne de près », dit Aragorn.
« Ils apportent du feu, dit Théoden, et ils incendient tout sur leur passage, arbres, moissons et huttes. Cette vallée était riche, parsemée de nombreuses fermes. Hélas pour les miens ! »
« Si le jour était là, nous pourrions les assaillir comme un orage venu des montagnes ! dit Aragorn. Je regrette de devoir les fuir. »
« Nous n’aurons plus à les fuir encore longtemps, dit Éomer. Nous approchons du Fossé de Helm, une ancienne tranchée doublée d’un glacis qui s’étend en travers de la combe, à deux furlongs de la Porte de Helm. Là, nous pourrons faire demi-tour et livrer bataille. »
« Non, nous sommes trop peu pour défendre le Fossé, dit Théoden. Il a au moins un mille de long, et la brèche est large. »
« Notre arrière-garde devra tenir la brèche si l’ennemi nous presse », dit Éomer.
Il n’y avait ni étoiles ni lune quand les Cavaliers parvinrent à la brèche du Fossé, où la rivière descendait dans la combe, longée par la route venant de la Ferté-au-Cor. Le rempart se dessina tout à coup devant eux, ombre haute au pied d’une sombre fosse. Une sentinelle lança un qui-vive à leur approche.
« Le Seigneur de la Marche se rend à la Porte de Helm, répondit Éomer. C’est Éomer fils d’Éomund qui vous parle. »
« Voilà de bonnes nouvelles que l’on n’espérait plus, dit la sentinelle. Hâtez-vous ! L’ennemi marche sur vos talons. »
L’ost passa à travers la brèche et s’arrêta sur la pelouse en pente qui s’élevait au-delà. Ils apprirent alors avec joie qu’Erkenbrand avait laissé là de nombreux hommes pour tenir la Porte de Helm, et que d’autres étaient venus s’y réfugier depuis.
« Nous sommes peut-être un millier d’hommes capables de combattre à pied, dit Gamling, un vieillard, chef de la garde du Fossé. Mais la plupart ont vu trop d’hivers, comme moi, ou trop peu, comme le fils de mon fils que voici. Quelles nouvelles d’Erkenbrand ? Hier, nous avons appris qu’il devait revenir ici avec tout ce qui reste des meilleurs Cavaliers de l’Ouestfolde. Mais il n’est pas venu. »
« Je crains qu’il ne vienne plus, dit Éomer. Nos éclaireurs n’ont recueilli aucune nouvelle de lui, et derrière nous, l’ennemi emplit toute la vallée. »
« Je voudrais bien qu’il se fût échappé, dit Théoden. C’était un homme valeureux. En lui revivait le courage de Helm Mainmarteau. Mais nous ne pouvons l’attendre ici. Il faut maintenant retirer toutes nos forces derrière les murs. Êtes-vous bien approvisionnés ? Nous apportons peu de réserves, car nous partions livrer une bataille rangée, non endurer un siège. »
« Derrière nous, dans les grottes de la Gorge, se trouvent les trois quarts des gens de l’Ouestfolde, jeunes et vieux, femmes et enfants, dit Gamling. Mais de grandes réserves de nourriture y ont également été amassées, et beaucoup de bêtes ainsi que leur fourrage. »
« Voilà qui est bien, dit Éomer. Ils brûlent et ils pillent tout ce qui reste dans la vallée. »
« S’ils viennent faire commerce de nos biens à la Porte de Helm, ils paieront le prix fort », dit Gamling.