Le roi entra avec ses Cavaliers. Tous mirent pied à terre avant d’arriver à la chaussée qui enjambait la rivière. Ils franchirent la passerelle en une longue file et passèrent les portes de la Ferté-au-Cor. Là, ils furent accueillis par une autre explosion de joie et un espoir renouvelé ; car il y avait à présent assez d’hommes pour garnir et la forteresse, et la muraille de défense.
Éomer prépara rapidement ses hommes. Le roi et les hommes de sa maison se tinrent dans la Ferté-au-Cor, et de nombreux hommes de l’Ouestfolde y étaient aussi. Mais Éomer posta la plupart de ses effectifs sur la Muraille de la Gorge et dans sa tour, ainsi que derrière le mur ; car à cet endroit, la défense paraissait moins sûre, dans le cas d’un assaut déterminé et en force. Les chevaux furent conduits loin à l’intérieur de la Gorge, sous la garde de quelques hommes prélevés parmi les rangs.
La Muraille de la Gorge était haute de vingt pieds, et si épaisse qu’elle pouvait recevoir quatre hommes marchant de front, protégés par un parapet par-dessus lequel seuls les plus grands pouvaient regarder. Des fentes pratiquées par intervalles dans la pierre permettaient aux hommes de tirer. On accédait à ce rempart par un escalier qui descendait d’une porte dans la cour extérieure de la Ferté-au-Cor ; trois volées de marches y montaient également à partir de la Gorge située derrière la muraille ; mais celle-ci était lisse sur le devant, ses grandes pierres posées avec tant de savoir-faire qu’il n’y avait entre elles aucune prise pour les pieds ; et le sommet était en surplomb, comme une falaise creusée par les flots.
Gimli se tenait sur la muraille, appuyé contre le garde-corps. Legolas était assis sur le parapet même, tripotant son arc et scrutant l’obscurité.
« Voilà qui est mieux, dit le nain, frappant du pied sur les pierres. Chaque fois, mon courage remonte à l’approche des montagnes. Il y a du bon roc par ici. Ce pays a les os solides. J’ai pu les sentir sous mes pieds quand nous montions du fossé. Qu’on me donne un an et une centaine des miens, et de ce lieu, je ferai un rempart où les armées viendront se briser comme des vagues. »
« Je n’en doute pas, dit Legolas. Mais tu es un nain, et les nains sont des gens étranges. Je n’aime pas cet endroit, et je ne l’aimerai pas davantage à la lumière du jour. Mais tu me réconfortes, Gimli, et je suis content de t’avoir près de moi, avec tes jambes solides et ta hache inflexible. J’aimerais que nous ayons davantage des tiens dans nos rangs. Mais je donnerais encore plus pour une centaine d’archers du bois de Grand’Peur. Nous en aurons besoin. Ceux des Rohirrim s’entendent bien au maniement de l’arc, à leur façon, mais ils sont trop peu, ici, trop peu. »
« C’est un peu sombre pour le tir, dit Gimli. En fait, il est temps de dormir. Dormir ! J’en sens le besoin comme je ne l’aurais jamais cru possible pour un nain. Aller à cheval est éreintant. Mais ma hache s’impatiente dans ma main. Donnez-moi une rangée d’Orques à étêter et de la place pour la manier, et je ne sentirai plus la moindre fatigue ! »
Le temps passait lentement. Au bas de la vallée brûlaient encore des feux épars. Les armées d’Isengard avançaient à présent en silence. Leur cortège de torches traçait de nombreuses lignes serpentines à travers la combe.
Soudain s’élevèrent des clameurs et des hurlements, et des cris de guerre féroces chez les hommes du Fossé. Des brandons enflammés apparurent par-dessus le bord et se massèrent devant la brèche. Puis ils s’éparpillèrent et disparurent. Des cavaliers revinrent au galop à travers la pelouse et par la passerelle, jusqu’à la porte de la Ferté-au-Cor. L’arrière-garde des hommes de l’Ouestfolde venait d’être repoussée.
« L’ennemi est à nos portes ! crièrent-ils. Nous avons décoché toutes nos flèches, et rempli le Fossé d’Orques. Mais cela ne les arrêtera pas longtemps. Déjà, ils escaladent le talus en maints endroits. Toute la pelouse en fourmille. Mais nous leur avons appris à ne pas porter de torches. »
Il était alors minuit passé. Le ciel était tout à fait noir, et la pesanteur de l’air immobile annonçait l’orage. Soudain, un éclair aveuglant incendia les nuages. Des éclairs fourchus s’abattirent sur les collines à l’est. Le temps d’un clin d’œil, les observateurs des murs virent la pelouse éclairée d’une lumière blanche : tout l’espace entre eux et le Fossé pullulait de formes noires et grouillantes, certaines larges et trapues, d’autres grandes et sinistres, avec de grands heaumes et des écus de sable. Des centaines et des centaines d’autres se déversaient hors du Fossé et à travers la brèche. Bientôt, cette marée sombre s’étendait jusqu’aux murs, submergeant la pelouse d’un escarpement à l’autre. Le tonnerre roula dans la vallée. Une pluie cinglante se mit à tomber.