«Dormir toutes les nuits avec toi, te regarder travailler, partir le matin et rentrer le soir.»
Il refuse.
C'est le printemps.
«Je veux un enfant», dit-elle.
Il ne répond pas.
C'est l'été.
«Si en plus de ne pas avoir d'enfants ensemble, on ne vit pas sous le même toit, notre histoire n'est rien, elle est déplorable, elle est consternante, et je pleure.»
Elle pleure, elle est triste. Il la prend dans ses bras.
«Je voudrais une maison à nous, qu'on choisirait ensemble.
– Je ne peux pas déménager.
– Chez toi, je n'aime pas la moquette…
– Nous mettrons du parquet.
– L'éclairage est nul.
– On le changera.
– La couleur de la peinture me donne le cafard.
– Tu en choisiras une autre.
– Ne dis pas que tu ne
Il reste silencieux.
«C'est parce que tu ne m'aimes pas. Tu ne m'aimes plus. Nous nous sommes trompés. Je vais m'en aller et repartir dans mon coin.»
Ce n'est pas une menace. C'est un charme, pour l'attendrir. Elle est comme une enfant jouant avec un papillon. Il se laissera prendre.
«Je veux me lever chaque matin avec toi, m'endormir tous les soirs avec toi, ne plus avoir à traverser la rue pour te voir, rester toujours avec toi.
– Et les enfants?
– Ils sont d'accord.»
Elle laisse sa phrase en suspens avant d'ajouter:
«Ils émettent une condition.
– Laquelle?
– Un chat.
– Certainement pas!»
Dans la journée, il travaille. Lorsque son esprit s'évade, c'est pour visiter la maison. Il cherche des chambres, des salles de bains supplémentaires, il se demande où il pourrait écrire, s'il ne trahirait pas ses fils, quelles pièces il leur donnerait…
«Ne change rien, dit Jeanne. Nous venons et nous voyons. Si ça ne marche pas, nous repartons.
– Sur la pointe des pieds?
– Aussi doucement que possible, pour ne pas déranger.»
Il convoque un architecte. Qui dresse un étage supplémentaire, sur plan. Il le montre à Jeanne.
«Il faudrait une porte ici, et une autre là. Un lavabo dans la chambre pour que je me maquille auprès de toi, et des fenêtres qui ouvriraient sur ton bureau. Quand je me réveillerai, je les ouvrirai, et je te dirai bonjour. Ainsi, nous serons toujours l'un près de l'autre.»
Il appelle des entrepreneurs. Il fait établir des devis. Un mardi soir, il va chercher ses deux enfants. Il les emmène au restaurant, et il leur dit:
«Jeanne et moi envisageons de vivre ensemble.»
Tom fait Ah! Victor fait Bof.
Il demande:
«Qu'en pensez-vous?»
Tom, du bien; Victor, pas trop de mal.
«On pourrait avoir un chat, argumente-t-il.
– T'as fumé!
– Qui aura ta chambre? demande Tom.
– Moi, fait Victor.
– Jeanne l'a proposé…
– Il est ouf, lui! s'indigne Tom. Pourquoi lui?
– Parce que les nains passent après.
– C'est ça, Blanche Neige…»
Ils achètent du balsa et construisent la maquette du dernier étage, qui sera le leur. Le soir, chez elle, quand les enfants dorment, ils placent et déplacent les cloisons jusqu'à obtenir les dimensions parfaites pour un bureau honorable et une chambre tout compris: lit, salle de bains, lavabos.
«Notre nid d'amour. On pourra y vivre sans bouger.»
Trois ans après avoir rencontré Jeanne, il lance les travaux. Ils parcourent les magasins à la recherche du bois idéal pour le plancher, des vasques les plus jolies, des lampes aux éclairages les plus doux. Jeanne propose. Ils choisissent ensemble. Elle manifeste une exigence confondante, posant mille questions alors que deux lui eussent suffi, changeant de boutique, comparant, revenant, embarquant des échantillons, testant, renonçant, cherchant encore, sans cesse. Au cours de leurs pérégrinations, rien ne la perturbe sinon l'apparition, au coin d'une rue, d'une boutique de chaussures. Elle entre, elle essaie, elle hésite, elle pose, elle part, elle revient, elle achète.
Elle l'épuise.
Il marche désormais côté droit sur les trottoirs, s'efforçant de dissimuler à sa vue les marchands de lampes et de chaussures. Elle les remarque toujours. Après cinq heures de déambulations éreintantes, il lui dit:
«On pourrait décider que les chaussures, au moins, c'est interdit.
– Pendant combien de temps?
– Jusqu'à la fin des travaux.
– Après, tu m'accompagneras?
– Promis.
– Tous les week-ends?
– Un week-end sur deux.»
Il téléphone à ses enfants. A leur voix, toujours, il sait s'il les dérange. Les créneaux horaires sont minuscules. Il doit les saisir au retour de l'école, mais après la télé, avant le bain, entre les copains, loin des heures de repas. Le mieux, c'est à sept heures cinquante.
Ce jour-là, il appelle vingt minutes après la sortie des classes. Tom n'est pas là. Victor a la bouche pleine. Son esprit est ailleurs.
«Tu regardes la télé?
– Un peu seulement.
– Rappelle-moi quand ce sera fini…»
Il reste auprès de l'appareil. Qui sonne pour autre chose. A six heures, Victor n'a pas rappelé. Il décroche le combiné et tombe sur la femme de ménage. Les enfants sont dehors. Ils téléphoneront dès leur retour.
Ils n'appelleront pas. Il le sait.
Jeanne dit:
«C'est la preuve qu'ils sont heureux.»