Les enfants font la chaîne sur le trottoir. Les parents suivent d'un œil le travail des déménageurs et, de l'autre, la réaction de chacun des membres de la bande des Quatre aux oscillations événementielles. Pas de disputes dans la rue, au seuil de l'immeuble, dans les escaliers, premier étage, on pose tout et on repart. La bonne humeur chez les plus petits apporte le bonheur aux plus grands. Même Victor participe. Tom et Paul font les pitres sur les cartons. Héloïse, telle une princesse d'une sagesse exemplaire, déploie son ciel de lit dans un bruissement sans vague. Jeanne ouvre les armoires pour y placer sa garde-robe et s'écrie:

«Mais mon pauvre amour, c'est tout ce que tu as comme fringues?»

Elle les comprime, y place les siennes, cherche un endroit accessible où garer ses cinquante-six paires de pompes. Puis dispose sa vaisselle après avoir décidé que celle qui se trouvait là irait au placard.

«Mais il n'y a plus de place!

– Alors à la poubelle! Admets qu'elle n'est pas terrible!»

Couteaux et fourchettes sont promus au même sort, remplacés par une argenterie issue des familles, lustrée, brillante, poinçonnée.

«Tu ne crois quand même pas que mes copains vont manger avec ça?

– Pourquoi? Ça se manie comme des couverts ordinaires!»

Il essaie. De fait…

Le soir, au restaurant, la bande des Quatre fête l'installation dans ses nouveaux quartiers. Boissons sucrées à volonté. Esquisses de projets d'avenir. Retour tonitruant, en rires et en chansons, jusqu'à la première question, posée par Paul, planté devant le lit à étage de sa chambre.

«Qui dort en bas? Tom ou moi?

– Moi, dit Tom.

– Moi, dit Paul.

– A tour de rôle, propose Héloïse.

– Toi, on ne t'a pas sonnée, gronde Paul.

– Ça commence dur chez les nains! s'esclaffe Victor.

– Ta gueule!» riposte Tom.

Pap', descendu de la montagne à cheval sur la rampe, met un terme au début du pugilat en prenant Tom à part, dans son ancienne chambre devenue celle de Victor.

«Il faut que tu laisses Paul choisir son lit.

– Je ne vois pas pourquoi.

– Parce qu'avant, il avait une chambre pour lui tout seul et que maintenant, il la partage avec toi.

– Chez ma mère, je dors en bas et j'ai ma chambre.

– Justement.

– Bon, d'accord», capitule Tom après une seconde de réflexion.

Pap' attend la condition. Mais il n'yen a pas. Tom file rejoindre son copain.

Il remonte au salon rassurer Jeanne. Deux heures plus tard, après l'extinction des feux à l'étage inférieur, ils se tiennent penchés sur la rampe, silencieux, guettant dans l'ombre des propos, des appels, des cris qui signaleraient le début d'une offensive. Mais le silence règne. La paix est descendue sur la terre en même temps que le marchand de sable.

Le lendemain, chose promise étant due, ils s'engouffrent tous dans la voiture. Direction: le chat. Jeanne a découvert une adresse en banlieue où on les donne.

«Un chaton!» a exigé Héloïse.

Ils échouent dans un sous-sol odorant où puent une douzaine de bestioles. Les enfants en choisissent une, très noire, griffue, largement moustachue, le trou du cul tout rose, assorti à la langue. Avant de rentrer, on lui achète du lait et un biberon. L'animal tète. C'est l'extase.

«Il viendra dans ma chambre, propose Héloïse.

– Il y a déjà l'odeur! hume son frère.

– Et les puces! complète Victor. Tu vas pouvoir faire un élevage!»

Héloïse s'enfonce dans une bouderie animale ponctuée par des bébé, trésor, ma poupée, proférés à voix basse dans l'oreille du chat tétant.

Le lendemain soir, à la fin du week-end, Pap' ramène ses garçons chez leur mère. Il éprouve le serrement de cœur habituel en les voyant disparaître dans l'entrée de l'autre immeuble, chez nous, comme ils disent.

Il démarre et fonce sur le périphérique. Puis roule normalement jusqu'à la maison.

«Ma nouvelle maison», pense-t-il en glissant la clé dans la serrure.

Il découvre aussitôt une ambiance différente qui lui mord le ventre: il y a des enfants chez lui, et ces enfants ne sont pas les siens.

Il referme doucement la porte et file dans la rue. Trois tours de pâté de maisons pour mettre un peu d'ordre dans sa cervelle de père promu beau-père. Il boit un Vichy-menthe au zinc d'un café. S'il y avait un fleuriste, il offrirait des roses à tous et filerait dans son bureau.

Il se fagote l'esprit comme on resserre un nœud de cravate avant une épreuve, laisse quelques pièces sur le comptoir et s'en retourne vers la maison.

«Salut tout le monde!» clame-t-il joyeusement.

A Paul: «Ça va les Lego?»

A Héloïse: «Les poupées sont contentes?» Le chat se frotte aimablement contre ses chevilles.

Respectant la coutume du dimanche soir, il referme la porte de la chambre désormais attribuée à Victor. Jette un rapide coup d'œil dans celle des garçons, ramasse la peluche de Tom et la couche sur le lit, niveau supérieur, rabat la couette et rejoint Jeanne au salon.

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