Elle a préparé le dîner. Elle appelle ses enfants. Il songe qu'elle aménage le dimanche soir de la même manière que la reum organise la fin du week-end dans l'autre maison: douche, devoirs, cartables. Sauf que, là-bas, la contestation doit fuser alors qu'ici tout se place dans l'ordre, sans débat.

Il admire.

Tard, dans leur nouvelle chambre, Jeanne vient contre lui et demande doucement: «Ça va?»

Oui.

Puisqu'elle est là.

Elle prend peu à peu possession de la maison. Ses trucs à elle, ce sont les lampes et les miroirs. Lui, les tableaux. Elle aime l'écru. Il est plutôt dans le noir.

«Tout cela est très complémentaire!» rit-elle. Elle coupe les halogènes et les remplace par des abat-jour doux, dans les beiges. Elle descend une glace, en monte une autre, en achète deux.

Elle veut que tous participent. Lorsque la bande des Quatre est réunie, ils les emmènent aux puces de Saint-Ouen. Mission: dénicher des miroirs, des lampes, des chaises…

Victor: «Vous êtes super-oufs!»

Tom: «C'est rigolo, les Mouches.

– Les Puces! rectifie gentiment Héloïse.

– Il ne fait pas la différence! note Victor.

– Les mouches, ça ne pique pas, explique Paul. Mais ça a des ailes.

– Faudrait l'emmener au zoo pour qu'il voie les espèces.

– T'es débile, toi, commente Héloïse: il n'y a pas de puces au zoo!

– Si! Sur le cul des singes!» s'esclaffe Paul.

Les enfants filent devant. Les parents se congratulent: tout ce petit monde s'entend à merveille. Les deux petits sont comme des jumeaux, les deux grands s'apporteront chacun ce qui manque à l'autre.

«Et nous? demande-t-il.

– Nous, on s'aime.»

Elle voudrait acheter une lampe asiatique qu'il déteste. En soie avec des glands en passementerie. Il en profite pour glisser que les trucs extrême-orientaux, ce n'est pas vraiment ce qu'il aime. Elle dit que c'est parce qu'il ne connaît pas.

«Quand même… s'excuse-t-il.

– Je t'assure! On s'est beaucoup promenés là-bas! Et on a rapporté des tas de meubles magnifiques qui étaient chez nous.

– Chez nous?

– A Fontainebleau! Là où on habitait avec mon premier mari!»

Il grince des dents – et des mots – chaque fois qu'elle emploie ce nous à propos de sa vie d'avant. Il se demande comment on peut cultiver un pronom si collectivement personnel sur une terre dévastée, et rester solidaire d'un ingénieur dans le pétrole qui les coiffe d'un geyser nauséabond. Ils se battent encore, ils se sont beaucoup déchirés, et elle réécrit parfois aimablement une histoire ancienne dont elle a claqué la porte.

«Sans fracas», précise-t-elle. Avant de nuancer:

«Sans trop de fracas.»

Il se dit qu'elle est une petite-bourgeoise de province, une adorable petite-bourgeoise de province, bien élevée, considérant qu'on ne doit montrer de soi que les avant-bras sur la table et le susurrement des engueulades. Pas de gros mots.

«C'est vrai, dit-il. Nous, on est des voyous…

– Nous?

– Mes enfants et moi.»

La lampe asiatique trône au-dessus de la table. Le salon est désormais encombré d'objets qui ne s'y trouvaient pas avant: coussins, bougeoirs, vases, boîtes en laque, plateaux, coupes en nacre… Le chat fait son trou dans toutes les chambres, et ses griffes sur les canapés. La cuisine est emplie d'outils chromés à l'utilité indiscernable. La chambre s'est habillée avec féminité. Il y a des produits de toilette et de maquillage sur la tablette du lavabo. Des bougies parfumées brûlent dans l'entrée. La maison n'a pas changé de visage. Mais elle est devenue plus délicate. Plus raffinée. Plus vivante, aussi.

Il s'est seulement montré intraitable sur les photos d'enfants. Il a dit:

«Dans les chambres, autant que vous voulez. Mais pas ailleurs.

– Pourquoi? a demandé Jeanne.

– Les miens n'y sont pas.

– Nous pouvons les y mettre.

– Je ne veux pas.»

Comment expliquer que, de même qu'il enferme systématiquement les objets des garçons au fond de leurs chambres après leur départ, il n'a jamais exposé leurs photos sur aucun mur de la maison? Ainsi se préserve-t-il des mâchoires douloureuses qui ne manqueraient pas de le mordre chaque fois qu'il croiserait leurs regards. Seuls deux petits cadres sont planqués dans la bibliothèque. Il sait où ils se trouvent. S'il veut voir ses enfants, il les rejoint là, au coin des livres. Pourquoi Jeanne ne ferait-elle pas pareil? Des portraits discrets?

«Je les voudrais en grand, et dans l'entrée.

– Non», dit-il.

Elle le dévisage, stupéfaite.

«Si tu mets les tiens, je dois mettre les miens. Les voyant, je réaliserai qu'ils ne sont pas là.»

Comment recenser tous les emplâtres diversement appliqués sur des blessures qui, certainement, lui paraîtraient grotesques?

«Si tu mets les tiens, je dois mettre les miens, car les miens souffriraient de ne pas y être alors que les tiens s'y trouvent.

– Et puis?

– Si tu mets les tiens et que je ne mets pas les miens, voyant les tiens je penserai aux miens, c'est donc comme s'ils y étaient.»

Elle le dévisage, goguenarde.

«Alors qu'ils n'y sont pas.

– C'est ce que ça me rappellera.

– Parce que mes enfants ne sont pas les tiens.

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