C'est aussi la preuve qu'il ne leur manque pas. S'ils n'éprouvent pas le besoin de lui parler, c'est que tout va bien pour eux. Tout va bien dans cette vie sans lui. Quand il raccroche, il se rassure lui-même en songeant que rien ne serait pire que d'entendre Tom ou Victor exprimer le désespoir d'être séparés de lui.

«Regarde mes enfants, poursuit Jeanne: ils n'appellent jamais leur père.»

C'est vrai. Et lorsque c'est lui qui téléphone, Paul et Héloïse répondent avec la grâce du pendu. Il espère que dans la maison maternelle, ses garçons décrochent avec un peu plus de grâce.

Il se rappelle qu'au moment du divorce, la reum lui a raconté que chaque fois que le téléphone sonnait chez elle, Tom se précipitait en criant: «Voilà papa!» Une nuit, dans la maison paternelle, l'enfant a fait un cauchemar. Son père est resté auprès de lui. A l'instant où il allait se retirer, le timbre assourdi d'une sonnerie s'est fait entendre au-delà du mur. Tom est brusquement sorti de son sommeil. Il s'est dressé sur un coude et a crié, le regard soudain béant: «Voilà papa!»

«Je suis un père téléphone», dit-il à Jeanne.

Son histoire avec ses garçons ne se prolonge pas au-delà du mercredi, au-delà du dimanche, au-delà du baiser d'adieu qui signe le passage d'une vie avec l'un à la vie avec l'autre. Il n'est pas un père téléphone; il est un père d'occasion.

Mais ce jour-là, il s'est trompé: Tom rappelle.

Il dit:

«Je suis triste. J'ai rompu avec ma fiancée.

– Pourquoi?

– Elle avait une tête de guêpe.»

L'enfant étouffe un petit soupir.

«Tu veux goûter avec moi demain?»

Le lendemain est un vendredi.

«Bien sûr, dit-il.

– Tu viendras me chercher à l'école?»

C'est la première fois que son benjamin demande à le voir en dehors des heures d'ouverture fixées par le juge.

Le lendemain, à seize heures quinze, il se tient droit debout sur le parpaing gris. Tout sourire. Il emmènera son enfant manger des macarons à la vanille.

La Scrupuleuse est déjà là, en conciliabule avec la Culpabilisée. Elles évoquent un problème de carottes mal râpées qui laisserait entendre aux enfants que les carottes râpées ne sont pas ce qu'elles sont en vrai puisqu'il était indiqué sur le menu qu'elles étaient râpées alors qu'elles étaient plutôt tronçonnées, coupées en tout cas plutôt que passées à la râpe, donc ce n'étaient pas des carottes rapees.

«Il faut faire un texte», suggère l'Enervée, à cheval sur de très hauts talons qui la font trébucher.

«Je demande un rendez-vous à Madame la Directrice et nous y allons toutes les trois.»

Les portes de l'école s'ouvrent. Tom apparaît au loin. Il lève le bras en direction de son père. Qui blêmit soudain. Car devant, à cinq mètres de l'entrée, il a aperçu la jeune fille qui s'occupe des enfants.

Il descend de son parpaing et se précipite. La jeune fille a déjà pris la main de Tom. Qui n'y comprend rien.

«Je l'emmène aujourd'hui, dit Pap'.

– Sa mère ne m'a rien dit, objecte la jeune fille.

– Tant pis… Elle a certainement oublié de vous prévenir. Mais Tom vient avec moi.»

La jeune fille secoue la tête.

«Je n'ai pas reçu d'ordres. Il est sous ma responsabilité.

– Sous la mienne. Je suis son père.

– Je le sais que vous êtes son père! Mais ce n'est pas vous qui me payez!

– C'est moi, même si vous ne le savez pas!»

Alentour, Pressée, Scrupuleuse, Angoissée et Culpabilisée approchent. Pap' jette un regard sur Tom et perçoit la gêne de l'enfant à être ainsi objet de la curiosité générale. La rage le gagne. Etre obligé de quémander ainsi devant une petite imbécile qu'il prendrait volontiers par l'épaule pour lui flanquer son pied au cul! Mais il rompt. Il s'approche de la jeune fille et lui dit, à voix basse.

«Vous êtes trop conne!»

Il embrasse Tom. Puis décanille par les rues, en proie à une colère que rien n'apaise.

<p>III.</p>

Ils déménagent. Un petit camion pour un grand projet. Deux rues à traverser, la famille recomposée est au bout du chemin. Il ne peut être question du pire puisque, en cette affaire, ils ont déjà donné. Il n'y aura que du meilleur.

«Les deuxièmes fois durent toujours», répète Jeanne.

Il ne sait si elle dit cela pour le rassurer lui ou pour se rassurer elle. De toute façon, il est trop tard pour se poser la question: les caisses sont en route.

Transbordement. D'une maison l'autre. Le ciel est bas, mais la roue du bonheur tourne dans le bon sens. Ils ont choisi un week-end où ils sont tous ensemble. Chacun doit apporter sa pierre à l' œuvre commune, cette vie nouvelle qui est celle de tous, fût-ce avec des pointillés.

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