Tandis que lui-même tente de desserrer l'étau qui les étrangle côté gauche, Jeanne négocie côté droit. Elle réclame un minimum; le reup propose un peu plus que le moins que rien. Le soir, quand les enfants dorment, ils s'engueulent au téléphone. Si les décibels menacent, Pap' descend vérifier que les portes des chambres sont bien fermées. Quand il remonte, Jeanne lui tend l'écouteur. Elle demande des comptes sur ce qu'elle sait et ce qu'elle voit: il ne donne plus grand-chose pour les enfants, mais il garde sa carrosserie gris métal, son manoir à Fontainebleau et un mas en Provence. Tout cela prouve que les affaires ne roulent pas si mal.

«La voiture n'est pas à moi, ment le reup avec aplomb. Je la loue un week-end sur deux quand je prends les enfants.»

Il lui souffle la question:

«Toujours la même voiture?

– Oui…

– Depuis un an?»

Le reup se prend les pieds dans les pédales et met le clignotant.

«Tu n'as rien compris! Je ne la loue pas pour moi! Je la loue à d'autres!

– A qui?

– A des Yougoslaves.

– Explique-toi mieux, ricane Jeanne.

– C'est pourtant simple! J'ai une voiture qui me coûte cher. Pour la financer, je la loue un week-end sur deux à des Yougos.»

Jeanne éprouve les plus grandes peines à conserver son sérieux. Quant à Pap', il suffoque. Silencieusement.

«… Parce que les Yougos, tu comprends, ils adorent les Mercedes. Surtout quand ils se marient. Ils se marient généralement le samedi. Quand je n'ai pas les enfants, je la loue…

– Et ton mas en Provence?»

Il cherche à vendre.

«Loue-le à tes amis yougoslaves, raille Jeanne. Tu fais un lot: la voiture et la maison.

– Et mon parquet? beugle le reup. Du chêne Moyen Age!

– Ils astiqueront.

– Savent pas faire.

– Vends le manoir de Fontainebleau.

– Il ne me coûte rien.

– Comme tes enfants, en somme…»

La demi-mondaine est là pour les nourrir, et le hachik pour les loger. Il paraît que la maison est agréable…

Quand elle raccroche, elle vient s'asseoir à côté de celui qu'elle appelle son deuxième mari et lui demande ce qu'ils vont faire.

Il dit que la situation n'est pas dramatique puisqu'ils ont un toit et un réfrigérateur.

«Et la femme de ménage?

– On la garde.

– Tu as des goûts de luxe», critique-t-elle.

Non. Il ne voit pas pourquoi ils se passeraient des services de cette dame qui vient chez lui depuis dix ans et pour laquelle il éprouve de l'affection sous prétexte que le reup renonce à se séparer de ses biens pour aider ses enfants. Le pétrolier voudrait que le hachik se charge de la santé financière de sa progéniture. Le gîte, mais aussi le couvert et tout ce qui va avec. En remerciement des insultes proférées.

«C'est votre histoire, grince-t-il. Tu dois régler ça avec lui.»

Il perçoit la manœuvre et ne désire rien tant que de renforcer Jeanne face à la démolition entreprise.

«Très bien, conclut le reup après d'innombrables louvoiements. On réglera la question devant les juges.

– Parfait», dit Jeanne.

La reum et lui passent d'abord.

Palais de justice, deuxième.

La première fois, c'était au moment du divorce. Ils s'étaient présentés chez le juge chacun au bras de son avocat. Lui, il avait l'âme légère. Content d'en passer par là, enfin, parce qu'il s'agissait désormais d'une libération. Il n'avait plus envie. Il n'avait plus envie du tout. Sa vie avait bifurqué.

La reum avait demandé le divorce. Le bras de fer avait été terrible. A l'issue de la séance, ils s'étaient retrouvés sur les marches du Palais, un peu émus, un peu perdus, ne sachant pas très bien sur quelle ligne faire danser leur relation désormais.

«Embrassez-vous donc!» s'était écrié son avocat.

Ils l'avaient fait.

Mais pas ce jour-là. Lorsqu'il arrive, escorté par son défenseur, elle est assise sur une chaise, dans la salle d'attente. La natte s'est encore allongée: elle repose sur la cuisse, bien tenue entre les deux mains.

Le conseil siège à côté de sa cliente. Salut glacé, de loin. Autour, patientent des âmes en peine, maris et femmes déjà séparés, en instance de divorce. Eux non plus ne savent pas comment se prendre. La plupart des hommes affichent des mines débonnaires qui ne trompent personne. Lorsque le silence s'abat sur des histoires brisées, les avocats, sorciers noirs aux ailes déployées, jouent les intermédiaires: Comment vont les enfants, et les vacances, et patati et patata, entraînant de vagues échanges qui meublent des vides décourageants. Sitôt que les visages se détournent, il suffit de suivre le mouvement des prunelles pour savoir quel est le plus malheureux des deux: c'est toujours celui qui profite de l'inattention de l'autre pour le scruter du regard, avec une attention extrême, presque une avidité, colère ou désespoir, esquives, chagrin.

Lorsque les juges sortent de leurs alcôves pour appeler les personnes convoquées, celles-ci se lèvent à la hâte et glissent vers la porte, les femmes précédant les hommes, les uns et les autres affichant des sourires crispés ou des masques patibulaires.

Ils sont reçus par la juge qui avait procédé à leur divorce. Aujourd'hui, où en sommes-nous?

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