A seize heures dix, sur injonction, il se présente à l'orée du bureau 214, deuxième étage, àdroite de l'escalier. Un homme est assis derrière une table. Il se lève lorsqu'il entre pour s'asseoir après qu'il s'est posé sur une chaise à tubulures recouverte d'un plastique gris.

Il le prie de décliner son identité. Après quoi, il lui demande s'il connaît la raison de sa présence dans le bureau 214, et il dit Non, précisant qu'il suppose néanmoins avoir affaire au lieutenant Riclou, ce qui s'avère exact.

Le lieutenant a une calvitie prononcée, le regard bleu métal, un holster vide sous l'aisselle gauche, une petite fille encadrée sous verre, sagement assise sur un rayonnage mais brûlée par l'éclat d'un plafonnier percutant l'œil. Il observe son vis-à-vis avec une perspicacité sévère censée déstabiliser l'adversaire par un message sous-jacent mais explicite: Je sais tout, vous êtes dans de sales draps. Ce qui perturbe un peu le visiteur, malgré une impassibilité affichée.

L'homme se concentre sur la phase deux de l'intimidation, crispant les jointures de ses phalanges qui blanchissent puis rougissent, faisant osciller un chef fermé tout en émettant un râle poitrinaire qui sonne comme une menace.

«Avez-vous des soucis d'argent?

– Cela m'arrive.

– En ce moment?

– Oui.»

Long soupir.

«C'est tout le problème.

– Pourquoi, inspecteur?

– Lieutenant!

– De quoi suis-je suspecté?

– Vous n'avez pas la moindre idée? – Nullement.»

Le flic s'assied, pose ses mains sur ses cuisses et un regard insinuant sur son visiteur.

«Allez-y. Expliquez-moi pourquoi je suis là.

– Abandon de famille.

– Vous dites n'importe quoi!»

C'est sorti comme un pet.

«Je ne préjuge de rien et ne juge qu'en dernière extrémité. Votre ex-femme est venue. Cette accusation est de son fait.»

Il en reste bouche bée. Le lieutenant agite une feuille devant lui. C'est un dépôt de plainte.

Il a un geste qui veut exprimer la terrible fatalité s'abattant sur les couillons de son espèce.

«Vous êtes mal tombé, mon vieux. Il y a les femmes de cœur et les autres. Fallait mieux choisir.

– Pourquoi? zézaie-t-il.

– Elle vous réclame un mois de pension alimentaire.

– Je ne peux pas, dit-il tout de go.

– Cela ne relève pas de ma compétence. Moi, je ne suis qu'un petit lieutenant qui va transmettre le dossier au procureur.

– Et après?

– Instruction du dossier puis décision du juge.»

Le lieutenant Riclou pose un clavier d'ordinateur devant lui.

«Racontez-moi tout.»

Il enregistre sa déposition. Qui est brève: sept ans auparavant, il s'est fait foutre à la porte de chez lui; il a abandonné les enfants, la maison et tous les meubles, un petit appartement qui lui servait de bureau, une pension alimentaire très conséquente. Il a réglé sans discuter et sans retard pendant de longues années. Deux mois avant de se présenter à l'entrée du bureau 214, commissariat de Sèvres, il a écrit à la reum pour solliciter une baisse de la pension: il était au rouge à la banque, aux impôts, partout. Passe difficile. Elle a refusé. Il a diminué d'autorité le montant des mensualités.

«Vous n'auriez pas dû, commente le flic. C'est illégal.

– Comment peut-on faire quand on ne peut plus? Donnez-moi un tuyau…

– Discuter.

– J'ai essayé.

– Saisissez le juge aux Affaires familiales.

– Et en attendant, pour la plainte?

– Vous risquez deux ans de prison.»

Lorsqu'il quitte le bureau 214 après avoir paraphé toutes les pages et signé la dernière, il est sonné. Une image trouble sa cervelle. L'intitulé du dossier: K. contre K. Il se demande comment on peut porter plainte contre son propre patronyme. Et pourquoi la reum a tenu à conserver cette identité si c'était pour l'utiliser de cette manière.

Il songe à cela durant tout le trajet qui le conduit du commissariat à sa maison. Lorsqu'il arrive au bas de chez lui, il a pris une décision: plus jamais il n'appellera cette femme par le nom qu'elle a tenu à porter, et qui est le sien. Puisqu'elle a offert ce nom aux flics.

Ils n'ont plus d'argent, et trop d'enfants pour vivre seulement d'amour et d'eau fraîche. L'agrandissement de la maIson a avalé le superflu. Jeanne est au chômage. A bâbord, la reum n'ayant pas retiré sa plainte, il a saisi le juge aux Affaires familiales afin de faire réajuster la pension alimentaire. Le procureur de la Répu blique a nommé un médiateur pour tenter, expression consacrée, de rapprocher les parties.

A tribord, en position de tir derrière sa Mercedes, le père de Paul et d'Héloïse a lancé l'assaut lui aussi: plus d'argent de ce côté-là non plus; donc, pension réduite à un montant symbolique et dérisoire.

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