Les grandes caliornes ont fini leur travail. Le corps de la baleine décapitée, pelé jusqu’à la blancheur, brille comme un tombeau de marbre. Si sa masse a changé de couleur, elle semble n’avoir rien perdu de sa dimension. Elle est toujours colossale. Lentement, elle s’éloigne toujours davantage en flottant, sur une eau déchirée et éclaboussée par les requins insatiables, et le ciel est attristé par le vol avide des oiseaux dont les becs sont autant de poignards qui l’insultent. Toujours et toujours plus loin du navire, l’immense et blanc fantôme sans tête! Et à chaque perche de sa dérive, le pré carré des requins et la ronde des oiseaux augmentent leur tumulte meurtrier. Aux hommes du navire presque encalminé ce hideux spectacle s’offre des heures durant. Sous la douceur azurée d’un ciel sans nuages, sur le clair visage d’une mer aimable, égayée par la brise, cette île de la mort va se perdre dans l’infini.
Tristesse et dérision suprême de ces funérailles! Le deuil pieux de ces vautours marins, requins du ciel en noir de cérémonie! J’imagine que bien peu d’entre eux eussent porté secours à la baleine lorsqu’elle était en vie et si, par hasard, elle avait eu besoin d’eux. Mais au banquet de sa mort, comme ils s’abattent dévotement! Horrible curée de ce monde, à laquelle la puissante baleine elle-même n’échappe pas…
Mais ce n’est pas encore la fin… Pour profané que soit son corps, un esprit vengeur lui survit qui fait planer la terreur. Qu’il soit aperçu de loin par un timide bâtiment de guerre ou par un maladroit vaisseau d’exploration, tandis que la distance estompe le pullulement des oiseaux mais que le soleil livre néanmoins à la vue la masse blanche où vient briser la blanche écume, aussitôt l’inoffensif cadavre de la baleine sera signalé d’une main tremblante sur les livres de bord:
C’est ainsi que le corps du grand cachalot a pu être dans sa vie la terreur de ses ennemis et que son fantôme crée encore une panique injustifiée pour tout un monde.
Êtes-vous de ceux qui croient aux fantômes, mon ami? Il est d’autres revenants que celui de Cok-Lane et des hommes beaucoup plus profonds que le docteur Johnson pour y ajouter foi.
CHAPITRE LXX Le Sphinx
Il aurait fallu dire qu’avant de peler entièrement le léviathan, on le déjointait. Et la décollation du cachalot est anatomiquement un exploit scientifique dont les chirurgiens baleiniers d’expérience peuvent, non sans raison, s’enorgueillir.
En effet la baleine n’a rien de ce qu’on pourrait appeler un cou. Au contraire, c’est à l’endroit précis où semblent se réunir la tête et le corps que se situe sa partie la plus épaisse. Qu’on se souvienne aussi que le chirurgien doit intervenir à quelque huit ou dix pieds au-dessus d’un champ opératoire partiellement dissimulé par une houle terne, ou sur une mer souvent furieusement agitée. Qu’on se souvienne encore qu’en pareilles circonstances il doit cependant entamer la chair de plusieurs pieds de profondeur, travailler à l’aveugle dans cette entaille qui se resserre, éviter adroitement les parties adjacentes et détacher avec exactitude la colonne vertébrale au point précis de son insertion, tout près du crâne. N’y a-t-il pas, dès lors, matière à s’émerveiller de ce que Stubb se vantât qu’il ne lui fallait que dix minutes pour déjointer un cachalot?
Sectionnée, la tête est amarrée à l’arrière jusqu’à ce que le reste du corps soit entièrement pelé. Cela fait, s’il s’agit de la tête d’une petite baleine, elle est hissée sur le pont afin que l’on en dispose sans hâte; c’est chose impossible dans le cas d’un léviathan adulte car la tête du cachalot représente près d’un tiers de son volume total et suspendre un tel fardeau; fût-ce à des caliornes aussi énormes que celles des navires baleiniers, serait une tentative aussi vaine que de vouloir peser une étable hollandaise dans une balance d’orfèvre.
La baleine du