Mais cela ne nous empêcha en rien de communiquer. Se maintenant à quelques pieds de distance, de quelques coups de rames intermittents, la pirogue du Jéroboam parvint à rester en parallèle avec le Péquod, tandis que celui-ci courait sur son erre, son grand hunier coiffé, la brise ayant fortement fraîchi, et bien que la poussée brusque d’une grosse vague déportât parfois la pirogue vers notre avant, elle était ramenée adroitement en bonne place. Malgré ces interruptions et d’autres encore, la conversation suivait un cours décousu lorsqu’elle prit une orientation d’un tout autre genre.
L’un des canotiers de la baleinière du Jéroboam était un homme d’une apparence singulière, même dans cette faune sauvage des baleiniers qui recrute, en majeure partie, des individus des plus originaux. C’était un jeune homme, petit, râblé, au visage semé de taches de rousseur, qui avait une crinière de cheveux jaunes. Il portait une vareuse insolite, à longues basques, couleur de noix, passée et dont les manches trop longues étaient retroussées sur ses poignets. Une folie profonde, ancrée, fanatique allumait son regard.
À peine ce personnage eut-il été aperçu que Stubb s’était écrié:
– C’est lui! C’est lui! c’est le Scaramouche aux longues nippes dont ceux du Town-Ho nous ont parlé!
Stubb faisait allusion à une étrange histoire courant sur le Jéroboam et sur un certain membre de son équipage et qui nous avait été contée lorsque le Péquod avait rencontré le Town-Ho quelque temps auparavant. Selon ce récit et ce que l’on apprit plus tard, il apparaissait que le Scaramouche en question avait pris un ascendant étonnant sur presque tous les hommes du Jéroboam. Voici son histoire:
Élevé dans la secte toquée des trembleurs de Neskyeuna, il avait été un grand prophète; au cours de leurs secrètes réunions de cinglés, il était plusieurs fois descendu du ciel par une trappe annonçant l’ouverture toute proche de la septième fiole qu’il portait dans la poche de son veston, et qui, en lieu et place de poudre à canon, était présumée contenir du laudanum. Une curieuse lubie apostolique s’étant emparée de lui, il avait quitté Neskyeuna pour Nantucket, où, avec la ruse particulière à la folie, il afficha un extérieur sévère et raisonnable, puis demanda à s’engager comme novice à bord du Jéroboam. On l’accepta mais, à peine le navire avait-il gagné la pleine mer que l’écluse de sa folie s’ouvrit. Il se présenta comme l’archange Gabriel et ordonna au capitaine de sauter par-dessus bord. Il proclama publiquement qu’il était envoyé pour délivrer les îles de la mer comme vicaire général de toute l’Océanie. La conviction inébranlable qu’il mettait à ses déclarations, le jeu hardi et ténébreux de son imagination exaltée et sans repos, toutes les terreurs surnaturelles qu’engendre une vraie démence, s’emparèrent à la fois des esprits de la plupart des ignorants qui composaient l’équipage, et investirent ce Gabriel d’un prestige sacré. Qui plus est, ils en avaient peur. Le capitaine sceptique se fût volontiers débarrassé de lui, car non seulement un tel homme n’était pas très utile à bord, mais encore il refusait de travailler quand tel n’était pas son bon plaisir. Apprenant que son intention était de le débarquer dans le premier port qui s’y prêterait, l’archange ouvrit incontinent tous ses sceaux et ses fioles, vouant le navire et son équipage à la perdition pure et simple au cas où ce projet serait mis à exécution. Il avait exercé une telle pression sur ses disciples parmi l’équipage qu’en bloc ils se rendirent auprès du capitaine et l’avertirent que si Gabriel était débarqué aucun d’entre eux ne resterait à bord. Il fut, dès lors, contraint de renoncer à son intention. Ils exigèrent également que Gabriel ne fût jamais molesté quoi qu’il pût dire ou faire de sorte que celui-ci finit par jouir d’une totale liberté. En conséquence, il se souciait bien peu de l’autorité du capitaine ou des seconds et, depuis que l’épidémie s’était déclarée, il avait plus que jamais main mise sur tous, déclarant que la peste, comme il l’appelait, sévissait sur son ordre et ne cesserait que lorsqu’il le souhaiterait. Les matelots, de pauvres diables pour la plupart, rampaient obséquieusement devant lui, allant parfois, pour lui obéir, jusqu’à lui rendre un culte personnel comme à une divinité. Pour incroyable et surprenant que paraisse un tel état de choses, il n’en est pas moins vrai. En soi, l’histoire de ces fanatiques n’est point si frappante que le pouvoir infini qu’ils ont de se duper eux-mêmes et l’infini pouvoir qu’ils ont de duper et d’ensorceler tant d’autres. Mais il est temps d’en revenir au Péquod.
– Je ne redoute pas votre épidémie, camarade, dit le capitaine Achab penché sur la rambarde, au capitaine Mayhew debout à la poupe de sa pirogue, montez à bord!
Mais Gabriel avait bondi sur ses pieds:
– Songe, songe aux fièvres, jaunes et bilieuses! Craignez la peste horrible!