Lorsque cette dernière besogne fut accomplie, il était midi, les hommes descendirent pour leur repas et le silence se fit sur le pont déserté si bruyant l’instant d’auparavant. Un calme ardent, cuivré, comme un universel lotus jaune, s’épanouissait à l’infini sur la mer, pétale à pétale, sans bruit…
Un instant passa puis, dans toute cette immobilité, Achab sortit seul de sa cabine. Il fit quelques pas sur le gaillard d’arrière, s’arrêta pour regarder par-dessus bord et, se tenant aux cadènes, il prit la longue pelle de Stubb, abandonnée là depuis la décollation, l’enfonça dans la partie inférieure de la masse à demi suspendue, glissa sous son bras la béquille du manche et demeura ainsi penché en avant, les yeux attentivement fixés sur cette tête.
Elle portait un capuchon noir et pendue là, dans un calme aussi intense, on eût dit celle du Sphinx dans le désert.
«Parle, ô grande et vénérable tête, murmura Achab, si tu ne portes pas de barbe, tu parais çà et là blanchie de mousses, parle, puissante tête et livre-nous le secret qui est en toi. De tous les plongeurs, nul n’est descendu aussi profond que toi, cette tête sur laquelle à présent brille le soleil de midi a voyagé parmi les fondations du monde. Là où rouillent des flottes et des noms inconnus, où pourrissent les ancres et les espoirs inavoués, là où la frégate de la terre baigne sa cale meurtrière lestée des millions d’ossements de noyés, là, dans cet affreux pays liquide, tu avais ton domaine le plus cher. Tu es allée là où n’a jamais atteint une cloche de plongée, tu as dormi au flanc de plus d’un marin, là où bien des mères, au sommeil perdu, eussent donné leur vie pour s’étendre. Tu as vu les amants enlacés sauter de leur navire en feu, cœur contre cœur engloutis par la vague triomphante, fidèles l’un à l’autre alors que le ciel semblait les trahir. Tu as vu le second assassiné lorsque les pirates l’ont jeté par-dessus bord dans la nuit. Des heures durant, il est descendu dans la nuit plus profonde encore de cette panse insatiable, tandis que ses assassins continuaient à voguer sains et saufs, tandis que des éclairs rapides faisaient voler en éclats un navire proche qui aurait rendu à des bras impatiemment tendus un homme juste. Ô tête! tu en as vu assez pour faire éclater les planètes, pour faire d’Abraham un infidèle et pourtant tu ne dis mot!»
– Navire en vue! cria l’homme en vigie avec jubilation.
– Oui? Eh bien, c’est réjouissant! s’écria Achab, se redressant soudain, le front dégagé de tous nuages. – Ce cri de vie dans ce calme de mort pourrait convertir un homme meilleur. À quelle distance?
– Trois points tribord avant, sir, et venant sur nous à notre vent.
– De mieux en mieux! Si saint Paul pouvait venir par le même chemin nourrir de son souffle mon étouffement. Ô Nature, ô âme de l’homme, indiciblement comparables! Il n’est si petit atome vivant et se mouvant au sein de la matière qui n’ait dans l’esprit un double rusé.
CHAPITRE LXXI
La main dans la main, le navire et la brise arrivaient sur nous, mais la brise était plus rapide que le navire et bientôt le
À la longue-vue, le navire étranger se révéla, aux guetteurs de ses mâts, être un baleinier. Mais il était si loin au vent, faisant apparemment cap sur d’autres parages, que le
Il faut dire ici que, tout comme les vaisseaux de guerre, les navires de la flotte baleinière américaine ont tous leur signal distinctif, figurant, avec le nom du navire correspondant, dans un livre qui est en possession de chaque capitaine, de sorte que les capitaines baleiniers sont à même de se reconnaître en plein Océan, à de grandes distances et sans peine.
Le navire étranger répondit au signal du
Elle eût tôt fait de se rapprocher mais, tandis que sur l’ordre de Starbuck on apprêtait l’échelle de coupée pour recevoir la visite de son capitaine, celui-ci, à l’arrière de sa baleinière, fit un geste de la main signifiant que c’était tout à fait inutile. Il se trouva qu’une épidémie maligne sévissait à bord du