– Du gingembre? du gingembre? et voulez-vous avoir la bonté de me dire quelle est la vertu du gingembre, monsieur Pâte-Molle? Du gingembre! est-ce là la sorte de combustible que vous utilisez pour allumer un feu dans ce cannibale grelottant? Du gingembre!… et que diable est le gingembre?… de la houille?… du bois de chauffage?… des allumettes soufrées?… de la mèche?… de la poudre à canon?… que diable est le gingembre, dis-je, pour que vous en offriez à ce pauvre Queequeg que voilà?

– Il y a anguille sous roche avec la Société de tempérance, dans cette affaire, ajouta-t-il brusquement, se dirigeant à présent vers Starbuck qui venait d’arriver. Voulez-vous jeter un coup d’œil à ce flacon, sir, sentez-le, je vous prie. Puis épiant la réaction du second, il ajouta: Le garçon a eu le front d’offrir ce calomel, ce jalap, à Queequeg qui remonte à l’instant de la baleine. Le garçon est-il apothicaire, sir? et oserais-je demander si telle est la sorte d’apéritif avec laquelle il compte rendre la vie à un homme à demi noyé?

– J’espère que non, répondit Starbuck, c’est une assez misérable potion.

– Oui, oui, garçon, s’écria Stubb, nous allons vous apprendre à droguer un harponneur, pas de vos remèdes par-là, vous cherchez à nous empoisonner, n’est-ce pas? Vous avez contracté sur nous des assurances sur la vie et vous voulez tous nous faire passer de vie à trépas pour empocher les bénéfices, n’est-ce pas?

– Ce n’est pas moi, répondit Pâte-Molle, c’est tante Charité qui a apporté le gingembre à bord en me priant de ne jamais donner d’alcool aux harponneurs mais seulement cette gingembrade, comme elle l’appelle.

– Gingembrade! gingembrée canaille! emportez ça! et volez à vos placards pour y trouver quelque chose de mieux. J’espère n’avoir pas tort, monsieur Starbuck. Ce sont les ordres du capitaine: un grog pour le harponneur qui est sur la baleine.

– Ça va, seulement ne le frappez plus, mais…

– Oh! je ne fais jamais de mal quand je frappe, sauf quand c’est une baleine ou quelque chose du même genre, et ce gars est une belette. Qu’allez-vous dire, sir?

– Seulement ceci: descends avec lui et cherche toi-même ce que tu veux.

Lorsque Stubb réapparut, il avait un flacon sombre dans une main et une sorte de boîte à thé dans l’autre. Le flacon contenait de l’alcool et fut tendu à Queequeg, l’autre, le cadeau de tante Charité, fut généreusement offert à la mer.

<p id="_Toc186187893">CHAPITRE LXXIII <emphasis>Stubb et Flask tuent une baleine franche et en discutent</emphasis></p>

Pendant tout ce temps, il convient de s’en souvenir, une prodigieuse tête de cachalot était suspendue au flanc du Péquod. Laissons-la où elle est en attendant d’avoir l’occasion de nous en occuper. Nous avons pour le moment d’autres besognes urgentes et ce que nous pouvons faire de mieux, au sujet de cette tête, c’est de prier le ciel que les caliornes tiennent bon.

Au cours de la nuit et de la matinée, le Péquod avait progressivement dérivé dans des eaux jaunes de krill qui témoignaient de la présence inusitée de baleines franches, espèce de léviathans dont bien peu eussent soupçonné qu’ils fréquentassent ces parages en pareille saison. Et bien que les équipages dédaignent habituellement de livrer la chasse à des créatures aussi viles, et bien que le Péquod n’ait nullement été armé dans le but d’en pêcher, et bien qu’il en ait déjà rencontré un grand nombre près des Crozets sans mettre à la mer, maintenant surtout qu’un cachalot avait été pris et déjointé, on reçut, avec une surprise unanime, l’ordre de prendre ce jour-là une baleine franche, si l’occasion s’en présentait.

Il n’y eut pas longtemps à attendre. Sous le vent, s’élevèrent de hauts souffles et les baleinières de Stubb et de Flask furent envoyées en chasse. S’éloignant toujours davantage, elles furent bientôt hors de vue des hommes en vigie, mais ceux-ci aperçurent soudain au loin un grand remous d’eau blanche et annoncèrent peu après qu’une pirogue, sinon les deux, était tirée par le gibier. Un certain laps de temps s’écoula, puis on vit nettement deux pirogues remorquées droit sur le navire par la baleine. Le monstre approcha la quille de si près qu’on eût pu lui croire des intentions malignes lorsque soudain, à quelque trois perches des bordages, il sonda dans un maëlstrom et disparut comme s’il avait passé sous le navire.

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