– Coupez! coupez! cria-t-on du navire aux baleinières qui semblèrent un instant sur le point de s’écraser contre la coque du Péquod. Mais ayant encore bien des brasses de ligne dans la baille, la baleine ne sondant pas très rapidement, les hommes lui filèrent d’abondance la ligne et, nageant à toc d’avirons, cherchèrent à gagner l’avant du navire. Pendant un moment la lutte fut très critique car les hommes laissaient filer la ligne dans un sens et nageaient dans l’autre. Cette traction contraire menaçait de les envoyer par le fond. Mais ils ne cherchaient à gagner que quelques pieds et ils tinrent bon jusqu’à ce qu’ils y fussent parvenus; aussitôt une trépidation courut comme l’éclair le long de la quille, tandis que la ligne tendue à l’extrême raclait le dessous du navire pour surgir à l’avant, claquante et frémissante, secouant si vivement l’eau dont elle ruisselait, que les gouttes retombèrent comme des éclats de verre, tandis que la baleine réapparaissait elle aussi et que les pirogues étaient une fois de plus libres de s’envoler. Mais la baleine, à bout de forces, ralentit et changeant à l’aveugle de direction, revint sur l’arrière du navire, entraînant à sa suite les deux pirogues de sorte qu’elles avaient accompli un circuit fermé.

Cependant les hommes avaient embraqué leurs lignes toujours davantage, jusqu’à flanquer le gibier de chaque côté, la lance de Stubb répondant à celle de Flask. Ainsi la bataille se déroulait en rond autour du Péquod tandis que les requins qui pullulaient auparavant autour du corps du cachalot se ruaient vers le sang fraîchement versé, buvant avidement à chaque nouvelle blessure, comme les Israélites altérés aux fontaines jaillies du rocher sous le bâton du patriarche.

Enfin le souffle s’épaissit, avec une convulsion et un vomissement effrayants, la baleine roula sur le dos, morte.

Tandis que les deux chefs de pirogue capelaient solidement la queue et préparaient le remorquage de cette masse, une conversation s’engagea entre eux.

– Je me demande bien où le vieux veut en venir avec ce monceau de lard infect, dit Stubb dégoûté d’avoir affaire à un léviathan aussi ignoble.

– Où il veut en venir? dit Flask tout en lovant un surplus de ligne à l’avant de la pirogue, n’avez-vous jamais entendu dire qu’un navire qui a en même temps une tête de cachalot à tribord et une tête de baleine franche à bâbord, n’avez-vous jamais entendu dire, Stubb qu’il ne peut plus jamais chavirer?

– Pourquoi pas?

– Je n’en sais rien, mais j’ai entendu ce fantôme de gomme-gutte de Fedallah le dire et il a l’air très au fait en matière de sortilèges marins. Mais je me dis parfois qu’il attirera finalement le mauvais sort sur le navire. Je n’aime qu’à moitié ce gars-là, Stubb. Avez-vous remarqué que ce croc dépassant de ses lèvres est comme qui dirait sculpté en tête de serpent, Stubb?

– Qu’il coule bas! Je ne le regarde jamais, mais si une nuit sombre me fournit l’occasion de le trouver se tenant tout près de la rambarde et qu’il n’y ait personne alentour… regardez bien, Flask… et il désigna la mer en faisant des deux mains un geste singulier. Oui, je le ferais! Flask, pour moi ce Fedallah est le diable déguisé. Croyez-vous cette histoire à dormir debout comme quoi il aurait embarqué clandestinement? C’est le diable, je vous dis. La raison pour laquelle vous ne lui voyez pas la queue c’est qu’il la relève pour la cacher, je suppose qu’il la porte enroulée dans sa poche. Maudit soit-il! Maintenant que j’y pense, il lui faut toujours de l’étoupe pour mettre dans le bout de ses bottes.

– Et il dort sans les enlever, n’est-ce pas? Et il n’a pas de hamac, mais je l’ai plus d’une fois vu la nuit couché sur une glène de cordage.

– Sans aucun doute, et c’est à cause de sa maudite queue, vous voyez il la love dans l’œil du cordage.

– Qu’est-ce que le vieux a à faire avec lui?

– Il conclut un marché ou un échange, je suppose.

– À quel sujet, un marché?

– Eh bien, vous voyez, le vieux est acharné après cette Baleine blanche et le diable essaie de l’embobeliner pour lui soutirer sa montre en argent ou son âme, ou quelque chose de ce genre, contre.

– Peuh! Stubb, vous radotez! Comment Fedallah pourrait-il faire cela?

– Je n’en sais rien, Flask, mais le diable est un drôle de gars, et mauvais, croyez-moi. On raconte qu’il est allé flâner une fois sur le vieux vaisseau amiral, en agitant la queue avec une désinvolture satanique et distinguée, en demandant si le vieux patron était chez lui. Il y était justement et demanda au diable ce qu’il voulait, raclant des sabots, lui répondit: «Je veux John.» – «Pourquoi faire?» demanda le vieux patron. – «En quoi cela vous regarde-t-il?» répliqua le diable en se fâchant, j’ai besoin de lui. – «Prenez-le», dit le patron et par Dieu, Flask, si le diable n’a pas donné à John le choléra asiatique avant d’en finir avec lui, je veux bien ne faire qu’une bouchée de cette baleine. Mais ouvrez l’œil – n’êtes-vous pas prêt? Alors, en avant, que nous amenions la baleine au navire.

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