J’étais à ce point sensibilisé à ma situation que je l’envisageais sous un jour métaphysique et, tandis que j’épiais avec attention les moindres mouvements de Queequeg, il réapparaissait clairement que ma propre personnalité se fondait avec la sienne dans cette association, que mon libre arbitre avait reçu un coup mortel et que, si l’autre commettait une faute ou si le malheur s’abattait sur lui, je courrais, innocent, à un désastre et à une mort imméritée. Je compris alors que la Providence subissait une sorte d’interrègne, car sa justice impartiale n’aurait jamais pu approuver une aussi grossière injustice. Réfléchissant plus avant, tandis que, de temps en temps, d’un coup sec, je lui évitais d’être écrasé entre le navire et la baleine, méditant, dis-je, plus avant, je me rendis compte que ma situation était aussi l’exacte situation de tout être vivant, à cette différence près, dans la plupart des cas, que cette relation de Siamois joue d’une façon ou d’une autre avec un plus grand nombre d’individus. Que votre banquier saute, vous sauterez, que votre apothicaire mette par erreur du poison dans vos pilules, vous mourrez. Vous pourrez répondre qu’avec d’extrêmes précautions, vous pouvez peut-être échapper à ces mauvais sorts ainsi qu’à d’autres innombrables revers de la vie. Mais, quelle que soit ma vigilance à tenir Queequeg au bout de la corde à singe, il lui imprimait parfois de telles secousses que j’étais bien près de glisser par-dessus bord. Je ne pouvais oublier non plus que, quoi que je fisse, je n’étais maître que d’une de ses extrémités [16].
J’ai déjà dit que je tirais souvent le pauvre Queequeg d’entre la baleine et le navire, espace dans lequel il tombait parfois à cause de l’incessant roulement qui les balançait l’un et l’autre. Mais ce n’était pas là le seul danger auquel il était exposé. Nullement rebutés par le massacre qu’on avait fait d’eux pendant la nuit, les requins, plus alléchés que jamais par le sang jusqu’alors enfermé dans la carcasse et qui maintenant coulait à flots, grouillaient en essaim vorace autour du cadavre, comme des abeilles dans une ruche.
Et Queequeg se trouvait en plein milieu de ces requins et les repoussait parfois de son pied trébuchant. Ceci peut paraître presque incroyable mais il est rare que ces carnassiers touchent à l’homme lorsqu’ils ont une proie telle qu’une baleine morte.
Néanmoins il est sage de surveiller de près, on le comprend, ces rapaces mêlés à l’affaire. Aussi, outre la corde à singe avec laquelle j’écartais le pauvre diable du voisinage d’un requin me paraissant particulièrement féroce, une autre protection lui était assurée. Tashtego et Daggoo, sur l’établi suspendu au flanc du navire, brandissaient sans cesse au-dessus de sa tête leurs tranchantes pelles à baleine, tuant autant de requins qu’ils en pouvaient atteindre. À n’en pas douter, leur activité était aussi désintéressée que charitable, je reconnais qu’ils ne voulaient que le bonheur de Queequeg mais, dans leur zèle précipité à le servir, et vu que les requins et lui étaient parfois à demi dissimulés par l’eau souillée de sang, leurs louchets imprudents étaient aussi près d’amputer une jambe qu’une queue. Mais je pense que le malheureux Queequeg, peinant et s’essoufflant avec son grand croc de fer, le malheureux Queequeg, je pense, priait seulement son Yoyo et remettait sa vie entre les mains de ses dieux.
Eh bien, eh bien, mon cher ami et frère jumeau, me disais-je, tout en donnant du mou ou en halant la corde à chaque mouvement de la mer, quelle importance cela a-t-il après tout? N’êtes-vous pas la précieuse image de chacun et de tous dans ce monde baleinier? Cet Océan insondable où vous haletez, c’est la Vie, ces requins vos ennemis, ces pelles vos amies, et entre les requins et les pelles vous êtes dans un bien dangereux pétrin, pauvre gars!
Mais courage! une bonne surprise vous attend, Queequeg. Car à présent, les lèvres bleuies, les yeux injectés de sang, le sauvage épuisé grimpe enfin aux cadènes et se tient tout trempé, tremblant malgré lui, sur le pont; le garçon s’approche et avec un regard consolateur et bienveillant lui tend… quoi?… Un cognac chaud? Non! lui tend, ô Seigneur! une tisane de gingembre tiède!
– Du gingembre? Est-ce que je sens une odeur de gingembre? demanda soupçonneusement Stubb en s’approchant. Oui, cela doit être du gingembre, ajouta-t-il en jetant un coup d’œil dans la tasse encore intacte.
Il resta un instant immobile comme s’il n’en croyait pas ses yeux, puis il s’avança calmement vers le garçon étonné et lui dit en détachant ses mots: