Mais quoi! Du génie chez le cachalot? A-t-il écrit un livre, prononcé un discours? Non, son grand génie, accru par son silence pyramidal, se révèle à ce qu’il ne fait rien pour le prouver. Je pense que la religiosité naïve du jeune Orient eût divinisé le cachalot s’il l’avait connu. Le crocodile du Nil a été divinisé parce qu’il n’a pas de langue, or le cachalot n’a pas de langue; du moins est-elle si menue qu’elle est incapable de protraction. Si, à l’avenir, une nation de haute culture, goûtant la poésie, devait rétablir le droit d’aînesse, les joyeuses divinités du printemps de jadis, leur rendre la vie et les introniser à nouveau dans ce ciel à présent si sectaire, sur cette colline à présent déserte, alors soyez sûrs qu’élevé sur le trône de Jupiter, le grand cachalot régnerait.
Champollion a déchiffré les rides de granit des hiéroglyphes mais il n’est pas de Champollion pour déchiffrer l’Égypte de chaque homme et le visage de chaque être. La physiognomonie, comme toute science humaine, n’est qu’une fable éphémère. Dès lors, si sir William Jones, qui lisait trente langues, ne pouvait lire le sens profond et subtil du plus simple visage de paysan, comment l’ignorant Ismaël pourrait-il espérer lire le terrible front chaldéen du cachalot? Je vous l’offre, déchiffrez-le si vous le pouvez.
CHAPITRE LXXX
Si le cachalot est un sphinx pour le physiognomoniste, son cerveau représente pour le phrénologiste la quadrature du cercle.
Chez le sujet adulte, le crâne mesure au moins vingt pieds de long. Si l’on enlève sa mâchoire inférieure, son crâne vu de profil ressemblera à une varlope inclinée reposant sur une surface plane. Mais lorsqu’il est vivant comme nous l’avons déjà vu, ce plan incliné est angulairement rempli, de façon à devenir presque carré, par l’énorme masse superposée de pâté et de spermaceti à son sommet, le crâne forme un cratère pour les recevoir et, dans une autre cavité, sous le long plancher de ce cratère, dans une autre cavité dépassant rarement dix pouces de longueur sur autant de profondeur, se trouve le cerveau du monstre, pas plus gros que le poing. Il se situe à vingt pieds au moins du front, caché derrière ses vastes fortifications comme la citadelle de Québec à l’intérieur du labyrinthe de ses ouvrages de défense. Il est caché en lui comme un coffret précieux et j’ai connu des baleiniers pour dénier au cachalot tout autre cerveau que l’apparence fournie par la boîte à spermaceti. Dans leur idée, ses plis étranges et ses circonvolutions correspondent mieux à la notion de puissance qu’ils ont du cachalot et ils considèrent cette boîte mystérieuse comme le siège de son intelligence.
Il est certain que la tête du léviathan vivant est phrénologiquement trompeuse, rien ne signale son vrai cerveau. Comme toute puissance, le cachalot n’offre au commun qu’une façade.
Son crâne une fois délesté du spermaceti, si vous regardez son cerveau depuis l’arrière, vous serez frappé de sa ressemblance avec un cerveau humain vu sous le même angle. En vérité, si l’on plaçait ce crâne vu de dos, ramené à l’échelle de celui de l’homme, parmi des crânes humains, vous les confondriez et, notant les dépressions qu’il présente à son sommet, vous déclareriez en jargon de phrénologie: «Cet homme n’avait de lui-même ni estime ni vénération exagérées.» Mise en parallèle avec la masse et la puissance du cachalot cette assertion vous donnera l’idée la plus vraie et la plus réjouissante de ce qu’est la suprême puissance.
Mais si vous estimez que vu ses dimensions relatives on ne peut situer sainement le cerveau du cachalot, je vous suggérerai autre chose. Regardez attentivement les vertèbres d’à peu près n’importe quel quadrupède, vous serez frappé de la ressemblance qu’elles présentent avec un collier de crânes en réduction, chacune d’elles offrant une analogie rudimentaire avec le crâne proprement dit. Une théorie allemande veut que les vertèbres soient des embryons de crânes; je ne pense pas que les Allemands aient été les premiers à relever cette curieuse ressemblance. Un mien ami étranger me la fit une fois remarquer tandis qu’il travaillait en bas-relief à orner la proue relevée de son canoë des vertèbres d’un ennemi qu’il avait tué. C’est, à mon avis, un manque grave de la part des phrénologistes que de n’avoir pas poussé leurs investigations du cervelet jusqu’au cordon cérébro-spinal, car je crois qu’il y a beaucoup à découvrir sur le caractère d’un homme dans son épine dorsale et, qui que vous soyez, j’aimerais mieux vous palper la colonne que le crâne. Jamais frêle colonne n’a soutenu la charpente d’une âme mûre et noble. Je suis enchanté de mon épine dorsale, hampe fière et hardie de ce drapeau que je déploie à demi face au monde.