– Le rustre marin de dogre hollandais! s’écria Stubb, nagez à présent, les hommes, comme cinquante mille vaisseaux de ligne avec un chargement de diables à cheveux rouges. Qu’en dites-vous, Tashtego? Êtes-vous l’homme à vous rompre l’échine en vingt-deux morceaux en l’honneur du vieux Gay-Head? Qu’en dites-vous?

– Je dis que Dieu me damne si je peux tirer plus fort, répondit l’Indien.

Âprement et régulièrement aiguillonnées par les sarcasmes de l’Allemand, les trois baleinières du Péquod avançaient maintenant presque de front et, dans cet ordre, le rattrapèrent momentanément. Dans cette magnifique attitude souple et chevaleresque des chefs lorsqu’ils s’approchent de leur proie, les trois seconds encourageaient le dernier rameur d’exclamations stimulantes: «La voilà qui glisse! Hourra pour la brise du frère blanc! À bas l’homme à tout faire! Dépassons-le!»

Mais l’avance que Derick avait prise au départ était telle que, malgré leur vaillance, il eût été vainqueur de la course si la justice immanente n’était intervenue. Le rameur du milieu fit fausse rame! Tandis que cet empoté luttait pour dégager son aviron, mettant ainsi la pirogue de Derick en danger de chavirer et provoquant chez lui des hurlements de fureur exacerbée, Starbuck, Stubb et Flask jubilaient. Avec un cri, ils se ruèrent brusquement en avant et se rangèrent obliquement près de l’Allemand. L’instant d’après, les quatre pirogues se trouvèrent en diagonale dans le sillage même de la baleine dont le remous écumeux s’étendait de part et d’autre de leurs flancs.

Ce spectacle était à la fois exaspérant, terrifiant et lamentable. La baleine fuyait maintenant, la tête dressée hors de l’eau, expulsant sans discontinuer un souffle torturé, tandis que sa pauvre et unique nageoire battait son flanc dans une agonie de terreur. Elle embardait tantôt d’un côté, tantôt de l’autre dans sa fuite incertaine et, à chaque lame qu’elle fendait, elle plongeait convulsivement dans la mer ou, roulant sur le côté, battait l’air de sa seule nageoire. J’ai vu ainsi un oiseau, l’aile pincée, décrire, épouvanté, des cercles brisés dans le ciel, dans l’effort désespéré d’échapper à la piraterie du faucon. Mais l’oiseau avait une voix et disait sa peur en cris plaintifs, tandis que celle de cette brute géante de la mer était enchaînée en elle par un envoûtement. Elle était sans voix, hormis cette respiration dont son évent trahissait l’étouffement. Tout cela la rendait indiciblement pitoyable et pourtant sa masse étonnante, la herse de sa mâchoire, sa queue toute-puissante suffisaient à glacer d’épouvante la pitié du plus courageux.

Réalisant que quelques instants de plus assureraient l’avantage aux baleinières du Péquod, et plutôt que d’être ainsi frustré du gibier, Derick choisit de risquer un lancer exceptionnellement long, de crainte que ne lui échappe à jamais sa dernière chance.

Mais son harponneur ne s’était pas plutôt dressé que les trois tigres, Queequeg, Tashtego et Daggoo, giclèrent instinctivement sur leurs pieds, et en rang oblique, pointèrent ensemble leurs fers et les lancèrent par-dessus la tête du harponneur allemand, et les trois marques de Nantucket pénétrèrent la baleine. Fusée d’écume aveuglante, flammes blanches! Emportées par la fureur du bond en avant de la bête, les trois pirogues heurtèrent le flanc de l’Allemand avec une force telle que Derick et son harponneur déjoué furent jetés à l’eau tandis que passait sur eux le vol des trois quilles.

– N’ayez pas peur, mes boîtes à beurre, leur cria Stubb en leur jetant un regard au passage éclair, vous serez récoltés dans un instant… et très bien… j’ai vu des requins là derrière, ce sont de vrais saint-bernards vous savez… ils secourent les voyageurs en détresse. Hourra! c’est ce que j’appelle naviguer. Chaque quille est un rayon de soleil! Hourra! Nous voilà comme trois casseroles à la queue d’un couguar enragé! Cela m’invite à atteler, en plaine, un éléphant à un tilbury; attaché de la sorte, il fait voler les rayons de roues, les gars! et on court aussi le danger d’être projeté au-dehors quand on aborde une colline. Hourra, voilà ce qu’éprouve un gars quand il se rend dans la grande Baille, un galop descendant une pente! Hourra! cette baleine porte le courrier de l’éternité.

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