Au milieu de ce sillage rapide, bien des brasses en arrière, suivait un vieux mâle énorme, bossu, dont la vitesse moins grande, les plaques jaunâtres dont il était couvert, le faisaient paraître atteint de la jaunisse ou de quelque autre infirmité. On pouvait se demander s’il faisait partie de la gamme qui le précédait car de tels vétérans ne sont ordinairement pas du tout sociables. Pourtant, il n’abandonnait pas le sillage, bien qu’en vérité ce remous dût le ralentir car il se brisait contre son large mufle avec la fougue de deux courants contraires qui s’affrontent. Son souffle court, lent et difficile, jaillissait comme suffoqué, s’épuisait en charpie, était suivi d’étranges commotions internes semblant avoir leur issue à son autre extrémité invisible car des bulles montaient de l’eau derrière lui.
– Qui a du parégorique? demanda Stubb, il a mal au ventre, je crains. Seigneur, imaginez ce que ce doit être d’avoir la colique sur un parcours d’un demi-arpent! Des vents contraires mènent le bal en lui, les gars. C’est la première fois que je vois un vent fétide soufflant à l’arrière, mais avez-vous jamais vu une baleine faire de pareilles embardées, elle doit avoir perdu son gouvernail.
Tel un navire trop chargé, descendant les côtes de l’Inde, portant un fret de chevaux épouvantés, donne de la bande, pique, roule et se vautre, de même cette vieille baleine soulevait son corps pesant, et, de temps à autre, se retournant lourdement sur le flanc, révélait la raison de sa démarche tortueuse due à sa nageoire de tribord réduite à l’état de moignon. Il est difficile de savoir si elle avait perdu sa nageoire au combat ou si c’était congénital.
– Attends un peu, ma vieille, et je vais te mettre ce bras blessé en écharpe, s’écria Flask avec cruauté en lui montrant la ligne à côté de lui.
– Prends garde qu’elle ne te mette toi-même en écharpe, répartit Starbuck. Nagez partout! sinon c’est l’Allemand qui l’aura.
Les pirogues rivales amenaient toutes sur ce poisson, non seulement parce qu’étant plus gros il avait davantage de valeur, mais encore parce qu’il était plus proche d’eux. Et la gamme filait à une allure telle qu’elle défiait toute poursuite pour l’instant. Au moment critique, les baleinières du
– Chien mal léché et ingrat! s’écria Starbuck. Il me raille et me défie avec la sébile même que j’ai remplie pour lui il n’y a pas cinq minutes! Puis, avec son habituel chuchotement intense, il ajouta: Nagez partout, lévriers! Talonnez-le!
– Je vais vous dire, les gars, disait Stubb à son équipage, c’est contre ma religion de sortir de mes gonds, mais j’aimerais ne faire qu’une bouchée de cet infâme homme à tout faire. Nagez, voulez-vous? Allez-vous vous laisser battre par ce scélérat? Aimez-vous l’eau de vie? Une barrique d’eau de vie au meilleur d’entre vous. Allons, l’un d’entre vous ne veut-il pas se faire sauter les artères? Qui a jeté l’ancre, nous ne bougeons pas d’un pouce, nous sommes encalminés. Hello, voici l’herbe qui pousse au fond de la pirogue et, juste ciel, voici le mât qui bourgeonne. Ça ne va pas comme ça, les gars! Regardez l’homme à tout faire! Je vous le répète, en long et en large, les gars, voulez-vous oui ou non cracher du feu?
– Oh! voyez-vous cette eau de savon qu’elle fait! disait Flask en trépignant. Quelle bosse! Oh! jetez-vous sur le bœuf, je vous en prie… il est là comme une souche! Oh! mes amis, que ça saute, je vous en prie… des crêpes et des clovisses, vous savez, mes amis, pour le souper… des coquillages cuits et des pains au lait… ho! je vous en prie, je vous en prie, sautez… c’est un cent-barils, ne le perdez pas… oh! non ne le perdez pas, je vous en prie… regardez cet homme à tout faire… Oh! ne nagerez-vous pas pour du gâteau, mes amis… Vous vous esquivez! Quels tire-au-flanc! N’aimez-vous pas le spermaceti? Ça représente trois mille dollars, les gars! une banque! toute une banque! La banque d’Angleterre! Oh! je vous en prie, je vous en prie… Qu’est-ce qu’il fabrique à présent cet homme à tout faire?
Derick était en train de jeter sa burette et son bidon aux pirogues qui avançaient, peut-être avec le double objectif de retarder ses rivaux tout en accélérant lui-même grâce à l’impulsion momentanée que cela provoquerait sur son arrière.