Ses mouvements disaient son épuisement. Les veines de la plupart des animaux terrestres sont munies de valves ou de vannes, qui, lorsqu’ils sont blessés, empêchent le sang de s’épancher, du moins sur le moment. Il n’en va pas de même chez la baleine, dont l’une des caractéristiques est de n’avoir pas de système valvulaire de sorte que, lorsqu’elle est transpercée par une pointe, fût-elle aussi petite que celle d’un harpon, un écoulement mortel se déclenche dans tout son système artériel. Et lorsque cette hémorragie est accentuée par la formidable pression de l’eau à de grandes profondeurs, on peut dire que la vie s’échappe d’elle à flots continus. Néanmoins, elle a une telle quantité de sang, ses sources intérieures sont si nombreuses et si éloignées les unes des autres, qu’elle ira perdant son sang encore et encore pendant fort longtemps, comme en période de sécheresse continuera de couler la rivière dont la source jaillit dans de lointaines collines invisibles. Même à présent que les pirogues amenaient sur cette baleine, évitant le proche danger de sa queue battante, maintenant que de nouvelles lances ouvraient de nouvelles blessures jaillissantes, que son évent ne faisait plus fuser sa buée qu’à intervalles, d’ailleurs rapides, même alors le sang ne giclait pas de cet évent parce qu’aucun centre vital n’avait été encore atteint, sa vie, comme l’appellent les hommes de façon significative, restait intacte.
Comme les pirogues la serraient de plus près, la partie, de son corps, habituellement immergée, fut rendue visible. On vit ses yeux ou plutôt la place où elle avait eu des yeux; comme d’étranges mousses s’insinuent dans les creux des nœuds des plus nobles chênes abattus, dans les orbites que les yeux de la baleine occupaient jadis saillaient des protubérances aveugles, affreusement pitoyables. Mais il n’y avait pas de pitié. Car malgré son grand âge, son unique bras, ses yeux aveugles, elle devait être mise à mort, être assassinée, afin d’illuminer de joyeuses noces et autres réjouissances humaines, briller dans les solennelles églises qui prêchent la non-violence de tous envers chacun. Roulant toujours dans son sang elle découvrit enfin un curieux bouquet décoloré, de la taille d’un boisseau, croissant bas sur son flanc.
– Belle cible! dit Flask, qu’on me laisse la piquer là une fois.
– Baste! s’écria Starbuck, c’est vraiment superflu!
Mais l’humain Starbuck n’avait pas été assez prompt. À l’instant où la lance l’atteignait le pus s’échappa de sa cruelle plaie et la baleine éveillée ainsi à une douleur intolérable, soufflant un sang épais, se lança dans une brusque et aveugle furie sur les pirogues, aspergeant de sang les hommes enorgueillis, chavirant la baleinière de Flask et endommageant ses avants. Ce fut le sursaut de la mort. Car elle était désormais si épuisée par son hémorragie qu’elle roula impuissante à l’écart du naufrage qu’elle avait provoqué, se coucha haletante sur le flanc, battit faiblement l’air de son moignon, puis lentement se retourna, petit à petit, comme un monde qui finit, révéla les blancs secrets de son ventre, resta immobile comme une souche et mourut. Rien n’avait été plus pitoyable que son dernier souffle, pareil à un jet d’eau dont des mains invisibles diminuent progressivement la puissance, et dont la colonne avec des gargouillements étouffés de mélancolie décline encore et encore vers le sol. Il en alla ainsi du long souffle d’agonie du cachalot.
Tandis que les pirogues attendaient l’arrivée du navire, le corps montra les symptômes de qui va couler, emportant ses trésors intacts. Aussitôt, sur l’ordre de Starbuck, il fut capelé en divers points, les pirogues faisant ainsi office de bouées, la carcasse suspendue à quelques pouces au-dessous d’elles. Lorsque le navire se fut approché, la baleine fut amenée à son flanc avec d’infinies précautions, amarrée par un grelin solide, car il était évident que si des précautions supplémentaires n’étaient pas prises elle irait aussitôt par le fond.
Il advint qu’au premier coup de pelle on trouva enchâssé dans sa chair, le fer entier d’un harpon rouillé un peu en dessous du bouquet que nous avons décrit précédemment. Mais il n’est pas rare qu’on trouve des pointes de harpons dans le corps des baleines, une chair parfaitement saine s’étant reformée sur eux et rien d’extérieur ne signalant leur présence. Aussi fallait-il qu’il y ait eu une raison inconnue à l’ulcération susdite. Plus singulière encore la découverte, près de ce fer enrobé, d’une tête de lance en pierre prisonnière de chairs intactes! Qui avait jeté cette lance de pierre? Et quand? Il se pourrait que ce fût celle d’un Indien du Nord-Ouest bien avant que fût connue l’existence de l’Amérique.