Mais les héros, saints, demi-dieux et prophètes ne sont pas seuls à composer la liste de notre ordre. Notre grand maître reste à nommer, comme dans les origines des rois de l’antiquité, nous découvrons que celles de notre confrérie n’est pas à court de grands dieux eux-mêmes, La merveilleuse histoire orientale de Çastra nous apprend que l’une des trois personnes de la trimouri indoue, le redoutable Vishnu, est notre Seigneur. Dans la première de ses dix manifestations terrestres, il a pour toujours donné une place particulière à la baleine et l’a sanctifiée. Lorsque Brahma, le Dieu des Dieux, dit le Çastra décida de recréer le monde après l’un de ses périodiques avatars, il engendra Vishnu afin de régner sur son œuvre; mais les livres mystiques des Védas dont l’attentive lecture semble avoir été indispensable à Vishnu avant d’entreprendre la création, et qui semblent dès lors avoir dû contenir quelque chose comme des conseils pratiques aux jeunes architectes, ces Védas étaient au fond des eaux, aussi Vishnu prit-il la forme d’une baleine et, sondant jusque dans les grandes profondeurs, il sauva les livres sacrés. Ce Vishnu n’est-il pas dès lors un baleinier? L’homme qui monte un cheval est bien appelé cavalier!
Persée, saint Georges, Hercule, Jonas et Vishnu, telle est la liste de nos membres! Quel club, autre que celui des baleiniers, a de pareils titres de gloire?
CHAPITRE LXXXIII
Dans le chapitre précédent, nous avons parlé de Jonas et de la baleine considérés historiquement. Mais certains Nantuckais n’y ajoutent pas foi. Il est vrai que des Grecs et des Romains sceptiques, hérétiques selon l’orthodoxie païenne de leur temps, mirent également en doute l’histoire d’Hercule et de la baleine et celle d’Arion et du dauphin; pourtant, ce scepticisme devant ces traditions n’altère pas leur authenticité.
L’argument principal d’un vieux baleinier de Sag Harbor pour mettre en doute l’histoire hébraïque tient au fait qu’il possédait une pittoresque Bible à l’ancienne mode, illustrée de planches curieuses et peu scientifiques. L’une d’elles représentait la baleine de Jonas avec deux évents, ce qui n’est juste que pour une espèce de léviathan, la baleine franche et celles de la même famille, dont les pêcheurs disent qu’un petit pain d’un sou l’étoufferait tant elle a le gosier étroit. L’évêque Jebb avait répondu d’avance à cette objection. Il n’est pas nécessaire, disait-il, d’envisager Jonas englouti dans le ventre de la baleine, mais temporairement logé dans quelque coin de sa bouche. Le bon évêque semble passablement raisonnable car, en vérité, on pourrait dresser deux tables de whist dans la bouche du monstre et y installer confortablement tous les joueurs. Jonas aurait pu aussi se blottir dans une dent creuse, mais réflexion faite la baleine franche n’a pas de dents.
Une autre raison qu’avançait Sag Harbor (on le surnommait ainsi) pour justifier son incrédulité vis-à-vis du prophète, était une allusion nébuleuse à son corps baignant dans les sucs gastriques de la baleine. Cette opinion ne résiste pas à l’examen, car un exégète allemand suggère que Jonas a dû chercher refuge dans le corps flottant d’une baleine morte, tout comme les soldats français, au cours de la campagne de Russie, se glissaient dans le cadavre de leurs chevaux utilisés en guise de tentes. D’autre part, certains commentateurs européens ont émis l’idée que lorsque Jonas fut jeté par-dessus bord du navire de Joppé, il s’échappa aussitôt vers un vaisseau voisin qui avait une baleine en figure de proue, j’ajouterai que ce bâtiment pouvait s’appeler