Regardez Stubb à présent! C’est l’homme dont le sang-froid réfléchi et teinté d’humour, dont l’égalité d’humeur dans les situations les plus critiques, le désignaient pour exceller dans le lancer du javelot. Voyez-le, il se tient droit à l’avant secoué de sa pirogue en plein vol, enveloppé dans la laine de l’écume. La baleine qui le remorque est à quarante pieds devant lui. Manipulant légèrement la longue lance, il l’examine sur toute sa longueur pour vérifier qu’elle soit bien droite; tout en sifflotant, il tient la glène de grelin d’une main de manière à en assurer l’extrémité libre dans sa prise, laissant courir le reste. Puis, tenant la lance droit devant lui, au niveau de sa taille, il vise la baleine; cela fait, il en abaisse sans à-coups l’extrémité inférieure, élevant d’autant la pointe jusqu’à ce qu’enfin l’arme soit bien équilibrée sur sa paume, le fer dressé à quinze pieds en l’air. Il fait penser à un jongleur balançant une longue perche sur son menton. L’instant d’après, l’élan rapide et indicible est donné. Décrivant une courbe élevée et grandiose, l’acier brillant franchit la distance écumeuse et vibre enfin au centre vital de la baleine. Son souffle n’a plus son étincelante blancheur, un jet de sang fuse par son évent.

– Ça lui a ouvert la bonde! s’écria Stubb, c’est aujourd’hui l’immortel 4 juillet et le vin doit couler des fontaines! Dommage que ce ne puisse être du vieux whisky d’Orléans, ou du vieil Ohio, ou de l’ineffable vieux Monon-gahéla! Alors Tashtego, ami, je vous aurais invité à tenir sous ce jet un pichet et nous aurions bu en chœur! Oui, vraiment, mes jolis cœurs, nous aurions préparé un punch de choix dans le bol de cet évent et à cette coupe vivante nous aurions bu la vie!

Sans que Stubb interrompe son joyeux bavardage, le dard adroitement part et repart, la lance revenant chaque fois à son maître tel un lévrier tenu par une laisse habile. La haleine à l’agonie fleurit, on donne du mou à la touée, le lancier retournant à la poupe, joint les mains et regarde en silence mourir le monstre.

<p id="_Toc186187905">CHAPITRE LXXXV <emphasis>La fontaine</emphasis></p>

Que pendant six mille ans – et nul ne sait combien de millions de siècles auparavant – les grandes baleines aient projeté leur souffle sur toutes les mers, arrosant et parant de mystère les jardins des profondeurs avec tant de jets d’eau et que, depuis des siècles, des milliers de chasseurs se soient approchés de la fontaine de la baleine, regardant cet arrosage et ce souffle, tout cela sans que, jusqu’en cette minute sainte (treize heures, quinze minutes, trente secondes du seizième jour de décembre 1851), la question ait été tranchée de savoir si ces souffles sont après tout de l’eau véritable, ou seulement de la vapeur, voilà qui est digne d’intérêt.

Examinons dès lors la chose en détail. Tout le monde sait que grâce à l’ingéniosité particulière de leurs ouïes, les tribus à nageoires respirent en général l’air combiné avec l’élément dans lequel elles évoluent, aussi un hareng ou une morue peuvent bien vivre un siècle sans jamais sortir la tête au-dessus de l’eau. Mais la constitution interne de la baleine, comportant de véritables poumons, pareils à ceux de l’homme, ne lui permet pas de vivre sans respirer l’air libre. C’est pourquoi lui sont nécessaires ses visites périodiques au monde supérieur. Mais elle ne peut en aucun cas respirer par la bouche, celle du cachalot, par exemple, se trouve à huit pieds au moins sous la surface; de plus, sa trachée-artère est indépendante de sa bouche. Il ne respire que par l’évent situé au sommet de sa tête.

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