L’idée que nous nous faisons du monstre puissant et brumeux s’élève et s’ennoblit à le voir voguer solennellement dans le calme des tropiques, sa vaste et douce tête surmonté d’un dais de vapeur engendrée par son recueillement incommunicable, cette vapeur que vous verrez souvent glorifiée par un arc-en-ciel comme si le ciel lui-même mettait son sceau sur ses pensées. Car, voyez-vous, les arcs-en-ciel ne fréquentent pas les ciels clairs, ils n’irradient que de la vapeur. De même, à travers les brumes denses de mes doutes obscurs, jaillissent parfois les divines intuitions qui illuminent mon brouillard d’un céleste rayon. J’en rends grâce à Dieu, car tous ont des doutes, beaucoup nient, mais à travers les doutes ou les refus bien peu ont des intuitions. Des doutes sur toutes choses de ce monde, des intuitions des choses du ciel, leur fusion ne donne pas la foi, pas plus qu’elle ne rend mécréant, mais elle accorde à l’homme de les considérer objectivement.

<p id="_Toc186187906">CHAPITRE LXXXVI <emphasis>La queue</emphasis></p>

Des poètes ont chanté la douceur de l’œil de l’antilope ou le merveilleux plumage de l’oiseau qui jamais ne se pose. Plus prosaïque je célébrerai une queue.

Si l’on admet que la nageoire caudale du cachalot commence à cette partie du tronc où elle s’effile jusqu’à la seule épaisseur d’une taille d’homme, sa surface est d’au moins cinquante pieds carrés. Ronde et épaisse à la naissance, elle s’ouvre en deux larges palmes, denses et plates qui vont s’amincissant jusqu’à ne mesurer qu’un pouce d’épaisseur. À l’embranchement ou fourche, ces palmes se chevauchent légèrement puis elles s’écartent comme des ailes entre lesquelles un vide serait découpé. Aucune créature vivante n’offre une beauté de ligne aussi parfaite que le cachalot avec les croissants de sa queue. Chez le sujet adulte, l’envergure de la caudale dépassera largement vingt pieds.

Elle apparaît comme une couche serrée de muscles soudés, en y pratiquant une coupe, on voit qu’elle est formée de trois couches superposées. Les fibres des couches supérieures et inférieures sont longues et horizontales, celles de la couche médiane très courtes courant en croix entre les autres. Cette triple unité joue son rôle dans la puissance de la queue. Qui étudie les vieux murs romains verra une mince épaisseur de briques alterner avec la pierre et ce procédé a certainement assuré leur remarquable solidité à ces admirables vestiges du passé.

Toutefois, comme si la puissance musculaire de la nageoire caudale ne devait pas suffire, la masse entière du léviathan est enrobée d’une trame noueuse de fibres descendant de part et d’autre des lombes jusqu’aux palmes de la queue avec lesquelles elles se confondent, lui conférant un surcroît de force qui semble ainsi ramassée en cette partie de l’animal. Ce serait le fléau idéalement propre à réaliser une destruction totale.

Cette force étonnante n’infirme en rien la grâce des mouvements et de cette aisance, comme enfantine, d’un titan découle une terrifiante beauté. La force véritable n’altère jamais la beauté ni l’harmonie mais souvent les consacre et la puissance détient une magie. Privez la statue d’Hercule des nœuds de tendons qui semblent vouloir faire sauter le marbre, elle perdra son attrait. Lorsque le fervent Eckermann souleva le drap mortuaire qui recouvrait le corps nu de Goethe, il fut subjugué par la massive charpente de sa poitrine pareille à un arc romain. Lorsque Michel-Ange donne à Dieu le Père une forme humaine, il l’empreint de robustesse. Et les tableaux italiens où le Fils apparaît comme un androgyne doux et bouclé, s’ils traduisent au mieux l’amour divin qui était en Lui, en Le privant de toute vigueur ne suggèrent aucun pouvoir autre que celui, négatif et tout féminin, de soumission et de longanimité dont tout un chacun reconnaîtra qu’elles sont les vertus mêmes qu’il enseignait.

Pour en revenir à l’organe dont je parle, sa souplesse est si subtile que, se manifestant dans le jeu, dans le sérieux ou dans la colère, selon son humeur, ses mouvements sont toujours empreints d’une grâce si incomparable que le bras même d’une fée ne saurait la surpasser.

On lui reconnaît cinq mouvements distincts, celui de l’engin de propulsion, celui de la massue au combat, lorsqu’il «brise», lorsqu’il «mâte sa queue» et enfin quand il sonde.

Première position: la queue du léviathan, horizontale, se comporte différemment de toutes celles des autres créatures marines. Elle ne frétille jamais. Frétiller est un signe d’infériorité tant chez l’homme que chez le poisson. Elle est le seul organe de propulsion du cachalot, formant une volute avançant sous son corps, et rapidement rejetée en arrière, c’est elle qui donne au monstre cette singulière allure de bond en flèche lorsqu’il nage furieusement. Ses nageoires pectorales ne lui servent qu’à se diriger.

Перейти на страницу:

Похожие книги