Le canal de l’évent du cachalot, prévu pour véhiculer l’air, situé horizontalement juste sous la surface supérieure de sa tête et légèrement de côté, ce curieux canal rappelle une conduite de gaz courant sous le sol d’une rue. La question reste de savoir si cette conduite de gaz est aussi une conduite d’eau, c’est-à-dire si le cachalot expire seulement de la vapeur ou si ce souffle est mêlé d’eau absorbée par la bouche et rejetée par l’évent. Il est certain que la bouche communique indirectement avec ce dernier, mais cela ne prouve pas que ce soit dans le but d’expulser l’eau par l’évent, car il n’y aurait, semble-t-il, à cela de nécessité urgente que si le cachalot venait à absorber de l’eau en se nourrissant, mais il va chercher sa subsistance dans les profondeurs où il ne pourrait souffler, le voudrait-il. D’autre part, en l’observant avec attention, on constate que, lorsqu’il n’est pas inquiété, la concordance entre les jets et les temps habituels de respiration est parfaitement immuable.
Mais pourquoi assommer quelqu’un avec tous ces raisonnements? Parlez sans détours! Vous l’avez vu souffler, alors dites-nous ce qu’est ce souffle, ne distinguez-vous pas l’air de l’eau? Cher monsieur, il n’est pas aisé, en ce monde, de décider des choses simples. J’ai toujours trouvé vos choses simples épineuses entre toutes. Quant à cet évent du cachalot, vous pourriez presque vous y tenir debout et rester pourtant indécis quant à sa véritable nature.
Sa partie centrale est cachée par la brume neigeuse et étincelante qui l’enveloppe et comment pourriez-vous affirmer avec certitude que c’est de l’eau qui en retombe alors que, lorsque vous approchez un cachalot d’assez près pour voir cet évent, il s’agite tumultueusement et que l’eau cascade de toutes parts. Si alors vous sentez des goutté d’humidité, comment saurez-vous que ce n’est pas simplement de la condensation, ou de l’eau superficiellement logée dans la dépression de l’évent régulièrement submergée? Car même lorsque le cachalot nage tranquillement dans le calme de midi, sa haute bosse aussi sèche que celle d’un dromadaire dans le désert, même alors il emporte toujours sur la tête un petit bassin qui brille au soleil comme une flaque de pluie dans le creux d’un rocher.
Il n’est d’ailleurs pas prudent du tout pour un chasseur de se montrer trop curieux de la nature exacte de ce souffle. Il ne lui conviendrait guère d’aller jeter un coup d’œil dedans ou d’y mettre le nez. C’est une fontaine à laquelle l’on ne peut aller remplir sa cruche pour la ramener pleine. Car pour peu que l’on entre en contact avec la vapeur extérieure au jet, ce qui arrive souvent, la peau vous cuira fiévreusement sous son âcreté. Je connais quelqu’un qui en approcha de très près, poussé par un intérêt scientifique ou autre, je ne sais, et dont la peau des joues et des bras pela. Aussi les baleiniers tiennent-ils ce jet pour empoisonné et font-ils leur possible pour l’éviter. D’autre part, je l’ai entendu dire et je n’en doute guère, si ce souffle vous atteint dans les yeux, il vous rend aveugle. Aussi la chose la plus sage que le chercheur ait à faire est de laisser tranquille ce jet mortel.
Si nous ne pouvons établir de preuves, nous pouvons toutefois émettre des hypothèses. Voici la mienne: ce souffle n’est qu’une condensation. Et entre autres raisons amenant à cette conclusion, j’en trouve une dans la dignité et le caractère sublime du cachalot que je ne considère pas comme un être commun et superficiel car il est indiscutable qu’il ne fréquente jamais les zones peu profondes, ni le voisinage des côtes comme d’autres cétacés. Et j’en suis convaincu, de toutes les têtes des penseurs profonds tels que Platon, Pyrrhon, le diable, Jupiter, Dante, etc., monte toujours un jet de vapeur à demi visible lorsqu’elles sont plongées dans leurs méditations. Tandis que j’écrivais un petit traité sur l’Éternité, j’eus la curiosité de placer un miroir devant moi et peu après je vis s’y réfléchir une curieuse spirale qui ondulait au-dessus de ma tête. La moiteur de mes cheveux, chaque fois que je suis absorbé par des pensées profondes après avoir bu six tasses de thé brûlant sous le toit mince de ma mansarde par un après-midi d’août, semble ajouter du poids à la supposition que je viens d’émettre.