– Il dit, Monsieur, dit l’autre en se tournant vers le capitaine, que pas plus tard qu’hier son navire a rencontré un vaisseau dont le capitaine, le premier second et six matelots sont morts d’une fièvre provoquée par une baleine ballonnée qu’ils avaient amarrée.

Le capitaine tressaillit et manifesta son désir d’en savoir davantage.

– Et maintenant?

– Du moment qu’il le prend ainsi, dites-lui que maintenant que l’ayant bien regardé, je suis tout à fait sûr qu’il n’est pas plus fait pour commander un navire baleinier que ne le serait un singe de l’île San Jago. En fait, dites-lui de ma part qu’il est un babouin.

– Il affirme sur l’honneur, Monsieur, que cette autre baleine, la sèche, est encore plus meurtrière que l’autre bref, Monsieur, il nous adjure, si nous tenons à nos vies de larguer ces poissons.

Le capitaine se précipita sur-le-champ à l’avant et donna, d’une voix forte, l’ordre à son équipage de cesser de hisser les caliornes et de couper instantanément les câbles et les chaînes qui amarraient les cachalots.

– Et maintenant? demanda l’homme de Guernesey lorsque le capitaine fut revenu.

– Bon, laissez-moi réfléchir… oui, vous pouvez lui dire que… que… je l’ai roulé et… (à part) peut-être quelqu’un d’autre du même coup.

– Il dit, Monsieur, qu’il est très heureux d’avoir pu nous rendre service.

À ces mots, le capitaine jura que c’étaient eux (lui-même et le second) qui étaient heureux et reconnaissants et il conclut en invitant Stubb à venir boire une bouteille de bordeaux dans sa cabine.

– Il voudrait que vous alliez boire un verre de vin avec lui, transmit l’interprète.

– Remerciez-le chaleureusement mais dites-lui que c’est contraire à mes principes de trinquer avec un homme que je viens de rouler. Bref, dites-lui qu’il faut que je parte.

– Il dit, Monsieur, que ses principes lui interdisent de boire, mais que si Monsieur désire vivre un jour de plus pour boire, alors que Monsieur a meilleur temps de mettre à la mer ses quatre pirogues et de déborder au plus vite de ces baleines car, avec pareille accalmie, elles ne dériveront pas toutes seules.

Stubb avait déjà sauté par-dessus bord et, de sa baleinière, il héla l’homme de Guernesey, lui disant qu’ayant à son bord un long câble de remorquage, il ferait son possible pour les aider en tirant la plus légère des deux baleines. Cependant que les pirogues des Français remorquaient le navire dans un sens. Stubb tirait charitablement sa baleine dans l’autre sens, filant ostensiblement un câble d’une longueur exceptionnelle.

La brise se leva au même instant, Stubb feignit de larguer son cachalot, ayant hissé ses baleinières, le navire français prit rapidement de la distance, tandis que le Péquod se glissait entre lui et la proie de Stubb. Sur quoi, Stubb amena sur le cadavre flottant, cria ses intentions au Péquod et se mit aussitôt en devoir de cueillir les fruits de sa fourberie. Empoignant sa pelle d’embarcation, il commença de creuser un peu en arrière de la nageoire pectorale. On aurait dit qu’il ouvrait une fosse dans la mer, et lorsque sa pelle heurta enfin les côtes décharnées, on eût dit qu’il tirait d’antiques poteries romaines d’une terre grasse d’Angleterre. L’équipage de sa baleinière tout en l’aidant était sur des charbons ardents, aussi impatients que des chercheurs d’or.

Et pendant tout ce temps, les oiseaux sans nombre fondaient du ciel, plongeaient, criaient et se battaient autour d’eux. Stubb commençait à être déçu cependant que s’aggravait l’horrible bouquet lorsque soudain, du sein même de cette pestilence, s’échappa l’effluve d’un léger parfum qui traversa la marée de la puanteur sans se laisser submerger, comme au confluent d’un fleuve les eaux roulent pendant un certain temps ensemble, sans se mélanger.

– Je l’ai, je l’ai! s’écria Stubb avec ravissement en frappant quelque chose dans ce souterrain. Un sac! un sac!

Laissant tomber sa pelle, il y enfonça ses deux mains et sortit des poignées d’une matière ressemblant à un brun savon de Windsor, ou à un fromage marbré qui eût été, de plus, onctueux et odorant. On l’entamait aisément de l’ongle et il était d’une nuance allant du jaune au gris cendré. Et ce n’était, mes amis, ni plus ni moins que de l’ambre valant une guinée d’or l’once chez n’importe quel apothicaire. La récolte fut de six poignées, il s’en perdit inévitablement plus que cela dans la mer, peut-être qu’il y en aurait eu davantage encore à en sortir n’eût été l’impatience d’Achab qui ordonna à Stubb d’abandonner et de remonter à bord, faute de quoi le navire lui ferait ses adieux.

<p id="_Toc186187912">CHAPITRE XCII <emphasis>Ambre gris</emphasis></p>
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