Je conjecture aussi que cette accusation perverse portée contre les baleiniers peut être attribuée à l’existence autrefois, sur la côte du Groenland, d’un village hollandais nommé Schmerenburgh ou Smeerenberg, ce dernier nom étant celui qu’emploie le savant Fogo Von Slack dans son grand ouvrage sur les Odeurs et qui traite de ce sujet. Comme son nom l’indique (smeer, graisse, berg, montagne), ce village fut fondé pour amonceler la graisse ramenée par la flotte baleinière hollandaise afin d’y être fondue, sans être pour cela ramenée jusqu’en Hollande. Il n’était que fourneaux, chaudières et entrepôts d’huile et quand le travail battait son plein les exhalaisons n’en étaient guère suaves. Mais il en va tout différemment sur un cachalotier des mers du Sud qui, après un voyage de quatre ans peut-être, ayant rempli sa cale d’huile, n’aura pas plus de cinquante jours au travail de la fonte et dont l’huile ainsi préparée et mise en barils est pratiquement inodore. La vérité est que, vivantes ou mortes, si on les traite comme il faut, les baleines ne sont pas des êtres nauséabonds, pas plus que les baleiniers ne se signalent à leur odeur, à la façon dont les gens du Moyen Âge croyaient qu’on pouvait au flair découvrir un Juif dans une société. D’ailleurs le cachalot ne saurait être autrement que fragrant, puisqu’en général il jouit d’une excellente santé et prend un tel exercice toujours dehors, quoique rarement au grand air, il est vrai. J’affirme qu’un cachalot, lorsqu’il agite sa queue au-dessus de l’eau un répand un parfum, tout comme dans un salon bien chauffé, la robe bruissante d’une dame ointe de musc. Vu sa taille énorme, à quoi dès lors pourrais-je comparer le cachalot quant à sa bonne odeur, sinon au fameux éléphant, aux défenses incrustées de pierreries, frotté de myrrhe, qui fut conduit hors d’une ville des Indes à la rencontre d’Alexandre le Grand pour lui rendre honneur?
CHAPITRE XCIII
Peu de jours, après notre rencontre avec le navire français, un événement plein de signification survint au plus insignifiant des membres de l’équipage du
L’équipage tout entier d’un baleinier ne prend pas la mer dans les pirogues; quelques hommes, appelés gardiens du navire, restent à bord et gouvernent pendant que les baleinières sont en chasse. En général, ces gardiens sont des hommes aussi rudes que les canotiers mais qu’il se trouve un individu anormalement fluet et craintif, on en fera à coup sûr un gardien. Il en était ainsi à bord du