Les semaines, les mois qui ont suivi, jusqu’en novembre et mes débuts comme serveur sur les ferries de la compagnie de navigation Comarit ont passé si vite que les souvenirs sont à leur mesure, brefs et rapides. Le travail pour Jean-François était pénible, aride et abrutissant ; ma chambre, à mi-chemin entre le centre et la Zone Franche, froide et inhospitalière ; je partageais l’appartement avec trois travailleurs un peu plus âgés que moi dont je sentais qu’ils n’avaient jamais eu mon âge. Ils me paraissaient d’une débilité sans fond. Dès qu’ils possédaient quelques dirhams c’était pour s’acheter un nouveau jogging, des baskets, du shit ; ils s’imaginaient une jolie vie dont le moment culminant serait l’achat d’un lit double chez le marchand de meubles du coin et d’une bagnole chez le concessionnaire Nissan ou Toyota ; ils surfaient tous les jours sur voitureaumaroc.com et rêvaient de caisses de luxe qu’ils ne pourraient jamais s’offrir, regarde, il y a une Jaguar de 1992 pour cent mille dirhams ; ils avaient d’énormes lunettes de soleil qui leur bouffaient la figure et l’oreillette du mains-libres de leur téléphone toujours en place. Ils étaient lisses, interchangeables et bruyants. Mais c’était une compagnie, un mouvement humain à mes côtés ; ils draguaient les ouvrières de la confection, les petites mains douces endolories par le vrombissement des machines à coudre, ou à défaut les poissonnières de l’usine de surgélation, qui sentaient le mérou ou la crevette depuis le menton jusqu’au tréfonds du con, et toutes étaient sensibles aux avances vulgaires de mes coturnes à fausses Ray-Ban qui les amenaient en grande pompe, comme des princesses, gober un hamburger dans ces grandes enseignes américaines qui donnaient un peu l’impression de vivre la vie, la vraie vie, pas celle des caves, des ploucs qui n’avaient pas la chance de travailler dans la Zone Franche et donc non seulement gagnaient moins, beaucoup moins, mais surtout étaient bien moins distingués, n’ayant ni lunettes de soleil ni téléphone de luxe, et tout ce cirque faisait l’effet d’un gigantesque gâchis, loin, bien loin certes des quartiers où j’avais grandi, mais aussi et surtout de ceux où j’avais envie de vivre.
Quoi qu’il en soit j’avais peu de loisirs, pas beaucoup de temps pour communiquer avec mes camarades de logement, le travail était terriblement prenant et ressemblait à celui des forçats de la machine à coudre ou des éplucheuses de gambas, l’odeur à part : je passais douze à seize heures par jour devant l’écran, le dos plié comme un ramasseur de haricots verts, à recopier fidèlement, avec mes quatre ou six doigts, des livres, des encyclopédies culinaires, des lettres manuscrites, des archives, tout ce que M. Bourrelier me passait. Le job portait bien son nom : saisie kilométrique, travail au kilomètre ; plus précisément “double saisie”, car ce travail d’abruti était fait deux fois, par deux abrutis différents, et on croisait ensuite les résultats, ce qui donnait un fichier fiable qui pouvait être remis au commanditaire. Les clients de M. Bourrelier étaient des plus divers : des maisons d’édition qui voulaient exploiter numériquement ou réimprimer un vieux fonds, des ministères qui avaient des tonnes et des tonnes d’écritures à gérer, des villes, des mairies dont les archives débordaient, des universités qui envoyaient de vieilles bandes magnétiques de cours magistraux et de conférences à retranscrire — on avait l’impression que toute la France, tout le verbiage de la France atterrissait ici, en Afrique ; le pays entier vomissait du langage sur M. Bourrelier et ses nègres. Il fallait taper vite, bien sûr, mais pas trop vite, car on payait les corrections de notre poche : chaque fois que le croisement de la double saisie révélait une erreur, le mot ou la phrase en question étaient vérifiés et la coquille décomptée de mon salaire. Le premier livre que j’ai recopié était un récit de voyage sur les côtes de l’Afrique, à la fin du XVIIIe siècle ; il était question de pirates et d’esclaves. Il devait y avoir un filon dans ce genre de littérature, parce qu’après je suis parti en Russie, en tapant