M. Bourrelier était plutôt sympathique avec moi ; il me disait souvent ah, désolé, toujours pas de polars à l’horizon, mais si jamais il y en a, je te jure qu’ils seront pour toi. J’étais plutôt un bon élément, je crois, j’essayais d’être sérieux et je n’avais pas grand-chose d’autre à faire.
Un jour, mon zèle m’a valu un cadeau empoisonné : en arrivant un matin, M. Bourrelier m’a convoqué dans son bureau. Il était joyeux, il rigolait comme un enfant, je viens d’avoir une excellente nouvelle, il m’a dit. Une magnifique nouvelle. Une très grosse commande du ministère des Anciens Combattants. Il s’agit de la numérisation des fiches individuelles des combattants de la Première Guerre mondiale. C’est un très gros contrat. Nous avons répondu à l’appel d’offres, et nous avons été retenus. Ce sont des fiches manuscrites, impossibles à traiter automatiquement, il va falloir les saisir à la main. On commence par les morts.
— Ils ne sont pas encore tous morts ? j’ai dit naïvement.
— Si si, bien sûr qu’ils sont tous morts, il n’y a plus de combattant de la Première Guerre mondiale français vivant. Je veux dire qu’on va commencer par les “Morts pour la France”, qui sont un lot de fiches à part.
— Et combien il y en a ?
— Un million trois cent mille fiches, au total. Après il restera les blessés et ceux qui s’en sont tirés, ce sera plus gai.
Un million trois cent mille putain de morts, on ne se rend pas bien compte de ce que ça représente, mais je peux vous assurer que ça fait du boulot pour la saisie au kilomètre. Des gigaoctets et des gigaoctets de fiches scannées, un programme spécial pour rentrer les données, nom, prénom, date et lieu de naissance, matricule, date lieu et genre de mort, tel quel,
Nous nous répartissions le travail, mes collègues (des étudiantes de littérature française ou de jeunes dactylos pour la plupart) et moi : cent cinquante ou deux cents fiches le matin, et soixante pages de livres minimum l’après-midi. Le problème était qu’on ne pouvait pas abandonner un chantier pour l’autre ; tout devait se faire en même temps : recopier les Mémoires de Casanova pour une maison d’édition québécoise était au moins aussi urgent que les Tués à l’ennemi. Les volumes de l’
Je me suis toujours demandé combien Jean-François Bourrelier facturait nos services, et donc quel était son bénéfice ; je n’ai jamais osé lui poser la question. Ce qui est sûr, c’est que les Tués à l’ennemi ou M. Casanova ne touchaient pas un centime, et que moi-même, une fois les comptes apurés (retenues pour corrections, etc.), j’arrivais rarement à percevoir plus de cinq cents euros par mois, pour soixante heures de travail minimum, ce qui était un salaire extraordinaire pour un jeune plouc comme moi, mais loin des dizaines de milliers de dirhams promis. Quand venait le jour de la paye, M. Frédéric avait toujours un petit air désolé, il disait ah, il y a eu beaucoup de corrections, ou alors bon, ce mois-ci ce n’est pas terrible, mais tu feras mieux le mois prochain, il faut t’habituer à ces fiches de soldats morts et accélérer la cadence.