La côte espagnole brillait, à gauche de ma kibla improvisée.
Je me suis demandé si j’aurais assez de fric pour me payer un passage clandestin vers l’Espagne. J’étais de plus en plus persuadé que le Cheikh Nouredine avait laissé cet argent à mon intention. C’était inexplicable autrement ; il avait sans doute eu pitié de moi. Il connaissait l’horrible histoire de Meryem et de ma tante. Avec moi, il avait toujours été juste et bon. Au fond j’espérais qu’ils n’aient rien à voir avec Marrakech, ni le Cheikh, ni Bassam ; malheureusement ce que j’avais pu voir moi-même, les triques et les sermons, me laissait peu d’espoir.
Qu’est-ce que je foutrais en Espagne ? Il y avait bien mon oncle qui travaillait dans la province d’Almería, mais ce n’était pas la peine d’aller le voir. Et puis c’était la crise là-bas. Pas de travail. De toute façon je n’avais pas de papiers. Partir à l’aventure ?
Je pensais que Paris serait plus clémente. Paris ou Marseille, villes des livres et des romans policiers. Je les imaginais assez semblables, peuplées de fils d’Italiens ronchons, d’Algériens bagarreurs et de truands qui parlaient argot. J’avais cinquante ans de retard, mais bon, il devait bien en rester quelque chose, après tout Izzo avait écrit
Ce qu’il fallait, c’était parer au plus pressé : trouver un logement qui ne coûte pas les yeux de la tête comme cette turne, acheter des vêtements, commencer à travailler. Cette histoire de recopiage de textes m’intriguait. Demander un passeport, au cas où. Attendre des nouvelles de la police, qui finirait bien par venir ; lire tout ce que je pourrais pour me former. Oublier Meryem, Bassam et le Cheikh Nouredine.
Mettre en place un programme.
Avoir un plan.
Œuvrer pour l’avenir.
Après tout, vingt ans, c’est le plus bel âge de la vie.
J’avais un nouveau message de Judit sur Facebook, posté quatre minutes plus tôt, il disait tu ne passes pas finalement ? j’ai répondu j’arrive.
Lakhdar, m’a dit Judit au milieu de la nuit. Lakhdar, et j’aimais sa façon de m’appeler, sa pointe d’accent espagnol, son insistance sur le
— Lakhdar, ce n’est pas très fréquent, non ?
J’avais la tête contre son épaule.
— Non, c’est plutôt rare au Maroc. Mais courant en Algérie. Mon père aimait ce prénom, je ne sais pas trop pourquoi.
— Qu’est-ce que ça signifie, à part “le vert” ?
— En fait Lakhdar a deux sens, “vert”, c’est sûr, mais aussi “prospère”. Le vert, c’est la couleur de l’Islam. C’est peut-être pour ça que mon père l’a choisi. C’est aussi un prophète important pour les mystiques. Le Khidr, le Vert. Il apparaît dans la sourate de la Caverne.
— Lakhdar. Je vais t’appeler le Frelon Vert.
— Tu es plus belle que Cameron Diaz.
Et elle a doucement attrapé ma main pour la descendre vers son bas-ventre.