Judit n’a pas dit “c’est bizarre qu’il se soit trouvé à Marrakech, alors que nous l’avons vu la veille sans qu’il mentionne son voyage”.
Je l’ai accompagnée à sa pension. Judit était distante, elle a à peine ouvert la bouche pendant tout le trajet, j’ai essayé de meubler le silence en parlant tout le temps, ce qui n’était sans doute pas une bonne idée. Mes bavardages semblaient la contraindre encore plus à un silence agacé.
Parfois nous sentons que la situation nous échappe, que les choses dérapent ; on prend peur et au lieu de regarder tranquillement, d’essayer de comprendre, on réagit comme le chien pris dans un barbelé, qui s’agite éperdument jusqu’à s’en déchirer la gorge.
Ma colère était une panique, elle n’avait pas d’autre objet que vaincre la froideur de Judit. J’ai pris pour cible son cadeau, le livre de Choukri dont j’avais lu cinq pages.
— C’est honteux, j’ai dit, ce bouquin, comment un musulman marocain a-t-il pu écrire des trucs pareils, c’est insultant.
Judit n’a rien répondu, nous arrivions au Grand Zoco avant de franchir la porte de la vieille ville. Elle m’a juste lancé un regard courtois que j’ai pris comme une immense gifle.
Je me suis enfoncé dans une diatribe idiote sur ce roman que je n’avais pas lu et son auteur, un pauvre type, un mendiant analphabète, un dégénéré, disais-je, et plus je balançais des absurdités, plus j’avais la sensation de me noyer, de m’abîmer dans une mer de connerie alors que Judit, toujours si belle, marchait sur les eaux. Je suais en traînant la valise à roulettes, finalement elle n’avait pas de sac à dos mais une saloperie de valise à roulettes et en bon chevalier servant j’avais exigé de la tirer moi-même. J’étais essoufflé, je ne pouvais que poursuivre mon discours qui devenait haché, il y avait trop de pensées dans mon cerveau : les remous de mes mouvements désordonnés éloignaient la planche de salut. Je sentais qu’elle n’avait qu’une envie, arriver à son hôtel pour se débarrasser de moi, oublier le long voyage en train, oublier Marrakech, m’oublier et reprendre son avion, et au fond de moi, tout au fond de moi, je voyais bien qu’elle avait raison. Je voulais paraître littéraire et intéressant, j’ai poursuivi mon discours, bien pérorant, bien machiste, j’ai dit tu devrais plutôt lire Mutanabbî ou Jâhiz, voilà la vraie littérature arabe, Choukri ce n’est pas pour les filles. Je venais de me tirer une balle non pas dans le pied, mais bel et bien dans la tête, cette fois-ci le regard de Judit a été d’un mépris absolu. Elle a fait oui oui distraitement, et si j’avais été un tant soit peu courageux j’aurais balancé la valoche, je me serais arrêté, j’aurais poussé un énorme juron et j’aurais dit pardon, on arrête tout, on rembobine, on va faire comme si je n’avais rien dit depuis le début, comme si je n’étais pas obsédé par toi, comme s’il ne s’était rien passé les deux derniers jours, comme si rien n’avait explosé à Marrakech, comme si les incendies ne nous atteignaient pas.
— Ma maison a brûlé hier, j’ai dit tout à trac.
Elle a tourné son visage vers moi sans s’arrêter de marcher.
— Ah bon ?
Et je ne savais plus quoi dire ; j’aurais pu ajouter “hier je suis aussi allé aux putes sans réussir à baiser” ; mes yeux piquaient, la sueur sans doute. J’étais un enfant perdu qui demandait de l’aide à une étrangère inconnue.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Je ne sais pas, tout a brûlé. J’ai pris une chambre dans une pension.
Ses yeux me disaient qu’elle avait du mal à me croire ; j’y ai soudain vu l’invraisemblable de ma situation, plus de famille, plus d’amis, plus de maison, seul dans Tanger, ville à la dérive.
— C’est une longue histoire.
— Je m’en doute.
Elle a regardé droit devant elle ; il m’a semblé qu’elle accélérait le pas.
Bien sûr tout cela avait commencé par le péché originel, déshabiller Meryem, mais il me semblait que c’était maintenant devenu un complot international, une énormité, une aberration, comme les enfants monstrueux des couples consanguins.
— On est arrivés.
Il y avait du soulagement dans ces mots prononcés à l’unisson ; la main de Judit était serrée sur la valise dont je tenais l’autre extrémité, comme si elle avait peur que je parte avec.
— Merci d’être venu me chercher à la gare, c’est gentil.
Elle avait l’air sincère. Sincère et épuisée.
— De rien, c’est bien normal.
—
J’ai dit au revoir à mon tour, je ne lui ai pas tendu la main, ni la joue, ni rien et je suis parti.