Apparemment, les trois brutes de l’attentat de Marrakech avaient agi seules, c’est du moins ce que disait la police ; ils avaient appris sur Internet comment fabriquer une bombe et la faire exploser. Mais la présence de Bassam là-bas ces jours-là, attestée par Judit, me laissait entrevoir des réseaux, des connexions, des conspirations paranoïaques ; j’ai même envisagé un instant que le Cheikh Nouredine soit en réalité au service du Palais, un agitateur, un agent double, qui aurait eu pour mission de faire échouer les réformes et le progrès vers la démocratie, ce qui expliquerait l’incendie des locaux du Groupe, pour ne pas laisser de traces, et aussi le fait que je n’ai jamais été inquiété.

L’assassinat du Café Hafa me paraissait particulièrement lâche et inquiétant, peut-être parce que ça aurait pu être moi la victime, Judit et moi, peut-être parce que c’était sur mes terres, ici et maintenant, et non plus un bruit certes furieux mais lointain. Je dois bien l’avouer, j’ai longtemps eu peur, en m’asseyant dans un café à Tanger, d’y voir surgir Bassam un sabre à la main.

Il fallait que j’évite de trop penser à ces questions si je ne voulais pas devenir complètement paranoïaque.

Heureusement les soldats morts, Casanova et mes poèmes pour Judit me laissaient peu de loisirs.

Tes yeux sont le dernier bateau en partance, tu m’y fais une place ?

Car je suis fatigué de l’errance dans les ports de la folie. Reste avec moi !

Pour que la mer conserve sa couleur,

et ainsi de suite, toujours Nizar Kabbani. Mon idée était bien sûr de finir par composer mes propres vers sans l’aide de mes prestigieux aînés, mais il y avait du travail. Mon poème numéro un, le premier qui fût vraiment mien, était le suivant :

Début de la saison chaudeMe voilàExplorateur perdu sous son ventilateurUn téléphoneUn ordinateurUn amour en cire dont je regarde les gouttes tomberPour cacheter mes lettresCe soir je vais lire CasanovaEn pensant à toiJe vais me baigner dans tes yeux à chaque page il y a une femmeQui va te ressemblerChaque soirJe tiens un bal costumé au bout du mondePour les méchants fantômes comme toi

Judit aurait préféré que je lui écrive des poèmes en arabe, après tout c’est ta langue, disait-elle, c’est celle que tu connais le mieux, et elle avait raison bien sûr, mais je n’y arrivais pas : la poésie arabe, c’est infiniment plus beau et plus complexe que les vers français ; en arabe, j’avais l’impression d’écrire du sous-Kabbani, du sous-Sayyâb, du sous-sous-Ibn Zaydûn ; alors qu’en français, comme je n’avais rien lu, aucun poète ou presque, à part Maurice Carême et Jacques Prévert à l’école, je me sentais bien plus libre. L’idéal aurait été d’écrire en espagnol, c’est certain : je me voyais bien composer un recueil intitulé El libro de Judit, mais ce n’était pas pour demain.

Pour changer un peu d’air, chaque samedi j’allais en ville, le matin à la bibliothèque du centre Cervantès et l’après-midi à celle de l’Institut français, ou l’inverse, et entre les deux, je traînais dans les cafés, à observer les gens. Je ne me sentais pas seul, j’avais juste l’impression de ne plus appartenir à la ville, que Tanger me quittait, s’en allait. Elle était sur le départ. Judit me donnait de l’espoir. Je pressentais que j’allais quitter le Maroc, que j’allais devenir autre, laisser derrière moi une partie du malheur et de la misère passée, oublier les bombes, les sabres, mes morts ; oublier les fantômes des soldats tués à l’ennemi, les heures et les heures passées à recopier, à l’infini, des noms sans chair et enfin débarquer, pensais-je, dans un pays qui ne soit rongé ni par le ressentiment, ni par la pauvreté, ni par la peur.

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