Nous n’étions pas beaucoup sortis de l’hôtel pendant ces trois jours, à part pour quelques excursions, cap Spartel, grottes d’Hercule, musée de la Casbah et au cimetière de Marshan pour voir la tombe de Choukri ; les remarques des garçons de café, des employés de musée ou même des passants, quand ils me voyaient seul avec Judit, ne m’encourageaient pas à sortir : c’était agréable comme un coup de pied au cul, ce mélange de mépris, de jalousie et de vulgarité crasse qui me donnait envie de répondre en levant le majeur avec une phrase bien sentie sur les sœurs ou les mères des intéressés. Me promener avec Judit c’était recevoir, à chaque coin de rue, une sérieuse quantité de mollards symboliques, parce que j’étais jeune, marocain et que je déambulais en compagnie d’une Européenne sans appartenir, apparemment, à la classe sociale qui fréquentait les plages privées ou les bars des palaces et qui, elle, pouvait tout se permettre. Judit elle-même s’en rendait compte, et je sentais qu’elle était désolée pour moi, ce qui m’attristait encore plus. Même sur la tombe de Choukri, un crétin de mon âge est venu nous emmerder ; il m’a demandé en arabe ce qu’on faisait là, ce qui est tout de même une drôle de question à poser dans un cimetière — je lui ai répondu on vient se faire enterrer, bien sûr, alors que j’avais envie de lui dire “On vient à ton enterrement, connard”, mais je n’ai pas osé. Après tout, il était peut-être sincère, il cherchait peut-être à nous aider.

J’étais devenu un peu sauvage, en fait, je crois. Enfermé dans mes livres, dans la solitude, en tête à tête avec Judit, je n’avais plus de contact avec le monde extérieur, à part avec mes trois colocataires, qu’on ne pouvait pas vraiment appeler “monde extérieur”.

Entre-temps, j’avais lu Le Pain nu, et même la suite, Le Temps des erreurs ; j’avais été obligé de m’excuser auprès de Judit : ce Choukri était hors du commun. Son arabe était sec comme les coups de trique qu’il recevait de son père, dur comme la famine. Une langue nouvelle, une façon d’écrire qui me paraissait révolutionnaire. Il n’avait pas peur, il racontait sans rien dissimuler, ni le sexe, ni la violence, ni la misère. Ses errances me rappelaient mes mois de vagabondage, par moments ; la sensation était si forte qu’il me fallait fermer le livre, comme on s’éloigne d’un miroir dont le reflet ne vous convient pas. Judit était contente que je me sois rendu à l’évidence ; elle me racontait l’histoire unique du texte du Pain nu : publié d’abord en traduction, interdit au Maroc en arabe pendant près de vingt ans. Il n’était pas difficile d’imaginer pourquoi : la misère, le sexe et la drogue, voilà qui ne devait pas être du goût des censeurs de l’époque. L’avantage, c’est qu’aujourd’hui les livres ont si peu de poids, sont si peu vendus, si peu lus que ce n’est même plus la peine de les interdire. Et Choukri a été enterré en grande pompe, avec ministres et représentants du Palais, à Tanger il y a une vingtaine d’années — comme si tous ces notables fêtaient sa mort en l’accompagnant dans la tombe.

Le départ de Judit, après nos trois jours et trois nuits, m’avait plongé dans la tristesse et la solitude ; je les combattais comme d’habitude, par le travail, la lecture jusqu’à en avoir les yeux brûlants de fièvre, et la poésie amoureuse. Je pensais aux quarante-cinq jours qui me séparaient de mon voyage. Je regardais des pages et des pages d’information sur la Tunisie, sur la Révolution. Ibn Batouta consacrait seulement quelques lignes à Tunis, où il y avait, disait-il, de nombreux Ulémas d’importance ; il s’y trouvait au moment de la fin du Ramadan, et participa à la fête. J’y serais moi-même juste avant le début du jeûne, ce qui me donnait à peine un mois de décalage sur mon illustre prédécesseur.

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Comme un fait exprès, un nouveau coup du sort, j’ai reçu le premier mail de Bassam deux jours avant de prendre l’avion. J’avoue que je pensais un peu moins souvent à lui et au Cheikh Nouredine, que je n’étais pas retourné dans le quartier depuis l’incendie du Groupe pour la Diffusion de la Pensée coranique, que je vivais un peu comme en exil et un matin, en jetant un coup d’œil comme toujours dès le lever à ma boîte aux lettres, pour voir si j’avais déjà la réponse de Judit à ma missive de la veille, j’ai remarqué un message bizarre, que j’ai tout d’abord pris pour un de ces courriers vous proposant d’allonger de cinq centimètres votre virilité sans effort, ou d’acheter à bon prix du Viagra pour la renforcer, dont l’expéditeur avait pour nom “Cheryl Bang” ou un truc du genre. Ce qui m’a intrigué c’est le sujet du courriel : Nouvelles, et je l’ai ouvert — c’était un texte de trois lignes seulement :

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