Le 2 mai, lendemain de la fête du Travail, Oussama ben Laden a été abattu dans la nuit par des commandos américains et son corps balancé depuis un avion dans l’océan Indien. La nouvelle était dans tous les journaux : l’homme maigre à la longue barbe et au regard envoûtant avait été écrasé comme un nuisible, au milieu de ses femmes et de ses médicaments, pris au piège de sa villa étrange, avec des remparts comme un château fort — c’est du moins ce que laissaient entendre les journalistes. Le terroriste le plus recherché du monde se trouvait à cinquante kilomètres d’Islamabad, et ce depuis des années, disait l’article. On se demandait pourquoi on l’avait buté aujourd’hui, et pas hier ou demain ; pourquoi on ne l’avait pas arrêté, pourquoi avoir jeté ses restes aux poissons. Ça n’avait pas vraiment d’importance, on sentait que Ben Laden avait perdu son corps, sa présence physique depuis longtemps — il était devenu une voix qui parlait de temps en temps depuis une grotte imaginaire, cachée au fin fond des siècles ; la réalité de son existence même paraissait de plus en plus douteuse et son immersion achevait de le transformer en un personnage, un démon ou un saint : celui qui pour moi, dans la confusion de l’enfance, inspirait à la fois horreur et admiration, espoir et effroi, celui qui avait victorieusement défié les États-Unis d’Amérique en semant la destruction devenait maintenant un mythe un peu dérangeant, un symbole boiteux, qui claudiquait entre la grandeur et la misère. Je me suis rappelé qu’à l’école, c’était un des héros de Bassam ; nous jouions dans la cour aux combattants afghans ; aujourd’hui Bassam avait disparu et Ben Laden avait rencontré son Destin sous la forme de Navy Seals capuchonnés de noir, des phoques, d’après leur nom, qui l’avaient entraîné dans les profondeurs de l’abîme. En soi, cela n’avait aucun sens, à part un adieu de plus au monde d’hier.

Lorsque Judit m’a appris qu’elle allait participer à un stage d’arabe à l’institut Bourguiba de Tunis tout le mois de juillet et qu’elle m’a proposé de la rejoindre, je me suis dit que ce serait un premier voyage, comme Ibn Batouta, quittant Tanger pour l’Est, s’arrêtait en Tunisie. J’avais aussi très envie de voir de mes yeux ce qu’était une révolution en cours ; il me semblait que j’avais l’âge de la Révolte et en vérité je me sentais bien plus proche d’un jeune Tunisien de vingt ans que de n’importe qui d’autre — j’imaginais que Tunis devait ressembler un peu à Tanger, que je ne m’y sentirais pas étranger, les Tunisiens étaient maghrébins, arabes et musulmans et de plus toute cette jeunesse, mes frères, mes cousins plutôt, avait réussi à se débarrasser du dictateur — la perspective de voir cela de près me réjouissait. J’ai donc couru négocier des vacances avec M. Bourrelier — j’imaginais naïvement qu’on devait avoir droit à un genre de congés, et effectivement, c’était bien le cas, mais il n’était possible de les prendre (sauf dans des cas précis liés à l’état civil, mariage, naissance, décès auxquels je ne pouvais prétendre) qu’après un an de travail. Jean-François était bien ennuyé. Il me disait qu’il ne pouvait pas faire une exception qui risquait de créer un précédent, mais en revanche, m’a-t-il dit, et juste pour une semaine, on peut s’arranger ; vous vous engagez à faire vos fiches et vos pages, et nous fermons les yeux sur votre obligation de présence pendant cinq jours. Si jamais un de vos collègues pose la question, on dira que vous êtes malade et que vous travaillez de chez vous, et voilà. Mais surtout qu’il ne vous arrive rien là-bas et ne ratez pas l’avion du retour, hein, on serait obligé de vous virer.

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