Ce n’était pas signé, et je me suis demandé pendant un moment si ce n’était pas un spam, mais je ne sais pas, j’avais l’impression d’entendre Bassam dans ces lignes, j’étais sûr que c’était lui. Pourquoi un message pareil ? Pour me rassurer ? Il était loin, c’était difficile, où est-ce qu’il avait bien pu aller se fourrer ? En Afghanistan ? Au Mali ? Non, il n’y avait sans doute pas Internet, là-bas. Qui sait peut-être les combattants d’AQMI avaient-ils le wifi dans leurs tentes. Ou alors il m’écrivait depuis une prison secrète. Ou peut-être tout simplement que ces quelques mots n’étaient pas de lui, mais générés automatiquement par une machine, et je me trompais complètement.
J’avoue que j’ai hésité à répondre à cette Cheryl ; je ne l’ai pas fait. J’avais peur ; après tout, s’il m’avait écrit depuis cette boîte bizarre et sans signer son message ce n’était sans doute pas pour rien. Je l’ai imaginé dans son Pays de Ténèbres, avec le Khidr qui portait ses messages jusqu’à moi, ce Pays de Ténèbres où il maniait le sabre, le fusil ou la bombe, enhardi par la prière, avec d’autres combattants, comme lui, le front ceint d’un bandeau, tels qu’on les voit dans les vidéos sur Internet. Mais c’était sans doute bien différent, les montagnes désertiques d’Afghanistan ou les coins les plus perdus du Sahara.
Je n’ai rien raconté à Judit.
Je lui avais pourtant tout expliqué, dans la nuit, dans les premières nuits, Meryem, Bassam, le Cheikh Nouredine, mes mois d’errance, les bastonneurs de libraires et elle avait eu pitié de moi, elle m’avait caressé dans le noir comme on pose le baume magique d’un baiser sur les douleurs d’un enfant qui pleure ; je lui avais confié mes craintes pour l’attentat de Marrakech, elle m’avait avoué qu’elle y avait pensé, elle aussi, quand elle s’était retrouvée nez à nez avec Bassam en sortant de son hôtel. Au départ, disait-elle, j’ai cru qu’il était avec toi, que tu m’avais fait cette surprise, de venir jusqu’à Marrakech avec lui. Et puis j’ai eu un peu peur, il m’a fait peur, il avait l’air extraordinairement nerveux, disait-elle, fébrile, comme s’il était malade. Il regardait tout le temps autour de lui. Je me suis longtemps demandé, ajoutait-elle, si nous avions évoqué le nom de cet hôtel lors de nos conversations à Tanger. C’est possible, mais je ne m’en souviens pas. Tout ça est assez effrayant.
J’étais d’accord, tout cela était un peu effrayant ; je lui avais parlé, par mail, de l’attentat du
C’est lui, c’est atroce, c’est Bassam, il est devenu fou, il faut que tu ailles voir la police pour leur dire.
J’ai essayé de la convaincre, ce n’est pas lui, s’il était à Tanger je le saurais, il aurait repris contact avec moi d’une façon ou d’une autre, et elle s’est un peu calmée.
Nous sommes en train de jouer à nous faire peur, j’ai dit.
Je ne voulais pas l’inquiéter plus en lui disant que j’avais reçu ce mail énigmatique. J’avais envie que Tunis soit parfaite, magique, comme avait été magique Tanger six semaines plus tôt ; je voulais être là pour elle, l’aider dans ses cours, lui parler pendant des heures de grammaire et de littérature arabes, baiser souvent, baiser le plus souvent possible et voir ce qu’il était advenu de la Révolution.
Rien de moins.
Judit est venue me chercher à l’aéroport ; les douaniers tunisiens ressemblaient aux gabelous marocains, gris et mastocs ; ils m’ont engueulé parce que je n’avais pas rempli la fiche de débarquement, dont j’ignorais jusqu’à l’existence, mais m’ont pris en pitié et m’ont laissé revenir sans avoir à refaire la queue.
Judit m’attendait juste à la sortie, j’ai hésité une seconde à la serrer dans mes bras — après tout nous étions dans l’aéroport d’un pays révolutionnaire. J’ai posé ma petite valise, j’ai attrapé Judit par la taille, elle a jeté ses mains autour de mon cou et nous nous sommes embrassés, jusqu’à ce que ce soit elle, un peu gênée, qui mette fin aux effusions.