Plus les jours passaient et plus je me disais tant pis, je pars à Barcelone, je trouve un moyen pour quitter le port, et advienne que pourra. Et quelques heures plus tard je pensais tant pis, je rentre à Tanger retrouver M. Bourrelier.

Le plus pénible était de ne rien avoir à bouquiner, à part le journal à la cafétéria du port ; je ne pouvais pas relire en boucle Morgue pleine. J’avais récupéré un Coran minuscule qu’une bonne âme m’avait donné, je m’esquintais les yeux dessus pour apprendre par cœur quelques sourates, celle de Joseph, celle des Gens de la Caverne, c’était un bon exercice.

Un apprentissage de la prison.

Nous n’avions commis aucun crime, l’armateur l’avait commis pour nous, mais nous étions en taule. Il y avait bientôt deux mois que je n’avais pas payé mon loyer, je me demandais si je n’allais pas trouver mes valises devant la porte ou plutôt dans les poubelles en rentrant. Si je rentrais.

Le silence de Judit finissait par me rendre cinglé. Février était glacial ; un vent gelé s’engouffrait dans le Détroit, la mer était invariablement vert-de-gris et parcourue d’écume. Tous mes camarades étaient déprimés. Même Saadi faisait grise mine, sa barbe blanchissait, il ne se rasait plus. Il passait le plus clair de son temps à dormir.

— On ne peut pas rester comme ça jusqu’au jour du Jugement, j’ai dit.

Il a sursauté sur sa couchette, s’est redressé.

— Non, c’est vrai, petit, on ne peut pas. Enfin toi tu ne peux pas. Moi, tu sais, je pourrais rester comme ça jusqu’à la retraite. Ils finiront bien par trouver une solution. C’est encombrant, une centaine de marins et quatre ferries immobilisés dans un port.

— Ta femme ne te manque pas ? Tu n’as pas envie de rentrer chez toi ?

— Tu sais j’ai passé les neuf dixièmes de ma vie loin de chez moi. Ça ne change pas grand-chose. J’ai l’habitude.

— J’ai l’impression d’être en taule. Je n’en peux plus. Je vais devenir fou, ici, à tourner en rond entre les bateaux et à faire le ménage.

Il m’a regardé avec un air un peu attendri.

— Je te vois bien devenir fou, oui. C’est une possibilité à ne pas négliger. Je me souviens dans le temps quand je naviguais sur le Kairouan, un des matelots est devenu fou. Il ne pouvait plus quitter la passerelle ou le pont. Il était impossible de le faire rentrer dans les coursives ou descendre aux machines, impossible. Il était soudainement terriblement claustrophobe. On a décidé de ne rien remarquer, on ne s’occupait pas de lui, on faisait son boulot à sa place. En attendant qu’il guérisse, tu vois ? Et puis ça a empiré : il s’est recroquevillé en boule dans un coin du pont. Il était dehors, assis, tout le temps trempé par les embruns, la pluie. On lui avait installé de force un ciré sur les épaules. Le capitaine a commencé à s’en inquiéter, il a dit mais il est complètement cinglé, celui-là, il va attraper une pneumonie, il faut faire quelque chose, descendez-le à l’infirmerie. On a répondu que ce n’était peut-être pas une bonne idée de l’enfermer, rapport à la claustrophobie subite, mais les officiers n’ont rien voulu savoir. Il a fallu s’y mettre à cinq costauds pour le transporter, il se laissait pas faire, il s’arc-boutait contre les tuyauteries, s’accrochait désespérément aux portes. Finalement on a réussi à le faire entrer, il hurlait de frayeur quand on a fermé la lourde, il a tapé du poing pendant des heures en suppliant qu’on lui ouvre, ça faisait mal au cœur ; j’ai vu plusieurs bonshommes avoir la larme à l’œil en l’entendant et finalement le capitaine a ordonné qu’on le libère immédiatement. Quand on est entrés ce n’était plus qu’une boule de nerfs gémissante, il s’était pissé dessus, il tremblait comme un épileptique. On l’a pris doucement pour le ramener au grand air, mais c’était trop tard, il était totalement brisé : dès qu’on l’a lâché il a enjambé le bastingage et s’est balancé à la flotte — on n’a pas pu le récupérer.

— Quelle horrible histoire. J’espère ne pas devenir fou comme ça. En même temps si je me balance dans le port, j’en serai quitte pour sentir le mazout jusqu’à la fin de mes jours, mais pas grand-chose de plus.

Il me regardait en rigolant du haut de sa couchette.

— Fils, je crois qu’effectivement il est temps que tu mettes les bouts.

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