Plus les jours passaient et plus je me disais tant pis, je pars à Barcelone, je trouve un moyen pour quitter le port, et advienne que pourra. Et quelques heures plus tard je pensais tant pis, je rentre à Tanger retrouver M. Bourrelier.
Le plus pénible était de ne rien avoir à bouquiner, à part le journal à la cafétéria du port ; je ne pouvais pas relire en boucle
Un apprentissage de la prison.
Nous n’avions commis aucun crime, l’armateur l’avait commis pour nous, mais nous étions en taule. Il y avait bientôt deux mois que je n’avais pas payé mon loyer, je me demandais si je n’allais pas trouver mes valises devant la porte ou plutôt dans les poubelles en rentrant. Si je rentrais.
Le silence de Judit finissait par me rendre cinglé. Février était glacial ; un vent gelé s’engouffrait dans le Détroit, la mer était invariablement vert-de-gris et parcourue d’écume. Tous mes camarades étaient déprimés. Même Saadi faisait grise mine, sa barbe blanchissait, il ne se rasait plus. Il passait le plus clair de son temps à dormir.
— On ne peut pas rester comme ça jusqu’au jour du Jugement, j’ai dit.
Il a sursauté sur sa couchette, s’est redressé.
— Non, c’est vrai, petit, on ne peut pas. Enfin toi tu ne peux pas. Moi, tu sais, je pourrais rester comme ça jusqu’à la retraite. Ils finiront bien par trouver une solution. C’est encombrant, une centaine de marins et quatre ferries immobilisés dans un port.
— Ta femme ne te manque pas ? Tu n’as pas envie de rentrer chez toi ?
— Tu sais j’ai passé les neuf dixièmes de ma vie loin de chez moi. Ça ne change pas grand-chose. J’ai l’habitude.
— J’ai l’impression d’être en taule. Je n’en peux plus. Je vais devenir fou, ici, à tourner en rond entre les bateaux et à faire le ménage.
Il m’a regardé avec un air un peu attendri.
— Je te vois bien devenir fou, oui. C’est une possibilité à ne pas négliger. Je me souviens dans le temps quand je naviguais sur le
— Quelle horrible histoire. J’espère ne pas devenir fou comme ça. En même temps si je me balance dans le port, j’en serai quitte pour sentir le mazout jusqu’à la fin de mes jours, mais pas grand-chose de plus.
Il me regardait en rigolant du haut de sa couchette.
— Fils, je crois qu’effectivement il est temps que tu mettes les bouts.