Comme leurs confrères bloqués à Sète, les marins de la Comanav-Comarit à Algésiras connaissent des moments difficiles. La ligne Tanger-Algésiras n’est plus desservie par la compagnie depuis début janvier. Bloqués à Algésiras, les marins voient se dégrader davantage leur situation au fil des jours. Manque de vivres et de combustible, pas de salaires depuis plusieurs mois, non-versement des cotisations sociales…
Cependant, contrairement aux hommes de mer actuellement au port français, les marins à Algésiras s’adressent aux médias. Ils ont tenu une conférence de presse récemment avec le soutien des Espagnols. Ils en ont assez et veulent rentrer chez eux. Ce sont des hommes qui ont généralement laissé femmes et enfants au Maroc. Ces derniers vivent, parfois, dans des conditions déplorables.
Une centaine de marins sont ainsi au port d’Algésiras où quatre ferries au total sont stationnés : le
Rien n’y a fait. Tout ce que nous avons réussi à obtenir, c’est une visite de plus de Mme le Consul.
Ce qui me désespérait plus que tout, c’était l’absence d’Internet. Mon ordinateur était resté à Tanger, dans ma chambre ; il y avait bien un “parloir” dans le port avec des cabines téléphoniques et deux ordinateurs, mais il fallait payer, et l’argent nous faisait défaut. Je ne pouvais pas retirer de fric à l’étranger depuis mon compte à Tanger. Le crédit de ma carte de téléphone s’était épuisé en SMS à Judit. C’était la misère. Une association caritative espagnole nous avait apporté des vêtements ; j’avais touché deux jeans rapiécés, des chemises trop grandes, un pull à rayures et une vieille parka kaki doublée de laine synthétique.
Judit semblait s’être complètement désintéressée de moi. En y repensant, les six derniers mois avaient distendu nos relations ; nous nous écrivions moins souvent, nous nous parlions moins au téléphone, et maintenant, enfermé dans le port d’Algésiras, je n’avais presque plus de nouvelles d’elle, ce qui me plongeait dans une tristesse mélancolique. Je racontais mes déboires à Saadi, qui compatissait tout en m’encourageant à l’oublier ; tu as vingt ans, il disait, tu en aimeras d’autres. Il me parlait des putains, des bordels du monde entier, où il avait trouvé du plaisir et de la compagnie, une famille immense éparpillée aux quatre coins de la terre. Il se souvenait des prénoms de toutes les filles qu’il fréquentait. Il me disait tu sais, quand on fait la même route, on repasse régulièrement dans les mêmes ports, alors on retrouve les mêmes claques, les mêmes putains, les mêmes clients. On prend des nouvelles d’un tel ou d’un tel qui sont passés la semaine précédente ; on boit des petits verres, on joue aux cartes — ce n’est pas juste tirer un coup. C’est du temps libre.
J’avoue que dans ma solitude miséreuse, j’ai rêvé en l’écoutant d’avoir mes habitudes dans un boxon amical, où des filles m’aimeraient et une mère maquerelle au grand cœur prendrait soin de moi — puis je repensais à Zahra, la petite pute de Tanger que je n’avais pas osé toucher, et ces rêves s’évanouissaient, comme tous les autres. Il ne doit pas y avoir plus d’amour dans les bordels que de poils au con d’une putain marocaine.
Saadi était un peu comme un grand frère ou un père, il s’inquiétait pour moi, me posait des questions ; je lui racontais ma vie, et il s’exclamait oh là là, ben dis donc, Lakhdar mon fils, tu as bien morflé quand même ; il plaignait mon père, disait-il, d’avoir si peu de cœur ; il partageait mes doutes quant à Bassam et au Cheikh Nouredine. Il disait à voix basse si tu veux mon avis, tout ça c’est la faute de la religion, que Dieu me pardonne. S’il n’y avait pas la religion, les gens seraient bien plus heureux.
Il comprenait que j’aie envie d’émigrer, de quitter Tanger — il me disait juste avec ce rafiot, tu n’as pas vraiment choisi le bon moyen.