Je n’arrivais pas à poser de questions à Judit, du moins pas celles que j’aurais voulu lui poser ; je l’interrogeais sur Barcelone, sur la géographie de la ville, les quartiers, aucune question personnelle ; tout cela était terriblement artificiel. Elle évitait de me regarder dans les yeux. La tristesse commençait à m’envahir. J’avais l’impression que le sol se dérobait sous mes pieds, le temps devenait épais, matière lourde et tangible, le visage de Judit paraissait s’être assombri, elle s’était coupé les cheveux, ce qui lui donnait un air plus dur. Elle me parlait surtout de politique, à présent ; de la crise en Europe, de sa dureté, du chômage, de la misère qui remontait comme du fin fond de l’histoire de l’Espagne, disait-elle, des conflits, du racisme, des tensions, de l’insurrection qui se préparait. Elle était très liée au mouvement des Indignés, depuis quelques mois. Aussi très liée à celui des Okupas, disait-elle. La répression n’a jamais été aussi violente. L’autre jour un étudiant de vingt ans a encore perdu un œil à cause d’une balle en caoutchouc lorsque les flics ont délogé un sit-in pacifique, disait-elle. L’Espagne va vers sa fin, et l’Europe aussi. La propagande ultralibérale nous fait croire qu’on ne peut pas résister au diktat des marchés. Ici on ne soignera bientôt plus les pauvres, les vieux, les étrangers. Pour le moment la révolte n’éclate pas parce qu’il y a le football, le Real, le Barça ; mais quand ça ne suffira plus à compenser la frustration et la misère, ce sera l’émeute, disait-elle.

Je la regardais, j’avais envie de lui prendre la main, pas de parler de la crise. Par moments, le visage de Cruz me revenait en mémoire, s’immisçait entre Judit et moi ; il me fallait alors secouer la tête pour le faire disparaître.

Elle s’emmerdait à la fac. Elle était en dernière année, elle avait peu de matières, pas beaucoup d’heures de cours, et l’impression d’être toujours aussi nulle en arabe, disait-elle. Elle ne savait pas trop quoi faire, elle avait envie de passer du temps à l’étranger, peut-être en Égypte ou au Liban, puisque la Syrie était en flammes — j’ai été blessé qu’elle ne cite pas le Maroc, j’ai dû faire une drôle de tête, elle a changé de sujet immédiatement.

— Et toi, quels sont tes projets ? Qu’est-ce que tu vas faire, tu vas essayer de rester ici ?

— Je ne sais pas, ça dépend un peu de toi.

Elle a baissé les yeux, et j’ai su alors que tout ce que j’avais imaginé était vrai — elle était avec quelqu’un d’autre.

Elle s’agitait nerveusement, soudain.

Elle ne disait plus rien.

J’étais tellement fatigué, angoissé, brisé par le séjour auprès de Cruz, les longues heures de veille dans l’autobus et l’émotion de revoir Judit que je me suis énervé, c’était la première fois que je haussais le ton avec elle, je lui ai crié quelque chose comme tu pourrais me le dire que tu ne veux plus de moi, merde, et je me suis à moitié levé de ma chaise — les gens de la table d’à côté (couple bourgeois, lunettes de soleil dans les cheveux, chemise à carreaux, pull à col en V sur les épaules) se sont retournés vers nous, je leur ai gueulé de s’occuper de leurs affaires, visages offusqués.

Judit m’a regardé dans les yeux avec l’air de dire rassieds-toi, arrête ton cinéma. J’ai pris conscience de mon ridicule, je me suis rassis.

— Écoute, ça ne sert à rien de se mettre dans des états pareils.

Elle murmurait. Elle avait honte. J’ai pris mon courage à deux mains, le courage qu’elle n’avait pas.

— Tu as quelqu’un d’autre, c’est ça ?

Elle a nié. Elle a secoué la tête en répétant mais non mais non.

— Tu es une dégueulasse.

J’avais sorti mon vocabulaire de polar, bien méchant, pour la faire réagir. Elle ne devait pas connaître le mot, parce qu’elle ne s’est pas mise en colère. Elle a juste ajouté je n’ai pas envie d’être avec quelqu’un en ce moment, c’est tout, ce qui m’a paru une connerie sans bornes, un mensonge, une saloperie.

J’ai regardé la petite place ovale. En face, sous les arbres, il y avait une belle porte cochère en bois d’une autre époque, un restaurant chic ; devant moi une jolie fontaine aux robinets dorés, en forme de vase ; une vieille dame passait en tirant un caddie.

Nous sommes restés un moment en silence, je ne savais plus quoi faire, plus quoi dire.

Elle avait des remords de me laisser comme ça, je le sentais.

— Tu vas dormir où ?

— Qu’est-ce que ça peut te foutre.

Même pas la peine d’ajouter “chienne” ou “salope”, tant cette phrase avait sonné comme un gnon.

— Ne t’énerve pas, c’est bête. Je cherche juste à t’aider.

Je ne savais plus de quoi j’avais envie, je me sentais désolé de provoquer sa colère. La dame avec son chariot avait traversé toute la place ; une baguette dépassait de son caddie ; le couple à lunettes de soleil à côté de nous a demandé l’addition.

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