Je suis resté hébété quelques minutes, agenouillé devant le corps inerte avant de reprendre mes esprits, bien sûr je ne comprenais pas, il m’a fallu des années pour essayer de comprendre la lèpre qui rongeait Cruz dans la solitude ; il m’avait aspergé avec sa mort, il m’avait offert son agonie, un présent atroce — j’ai réalisé qu’il s’était empoisonné sous mes yeux ; je suis allé me passer de l’eau sur le visage, des milliers, des millions de pensées contradictoires me vrillaient la tête, et maintenant, quoi, j’ai observé la petite bouteille sur le bureau, l’étiquette portait une tête de mort blanche sur fond rouge. J’ai tourné en rond un moment, allez, maintenant il faut agir ; j’ai récupéré le trousseau de clés de Cruz. J’ai fouillé consciencieusement les tiroirs du bureau, sans rien y découvrir d’important à part mon passeport ; j’ai ouvert le petit coffre-fort à l’aide de la clé en forme de croix, il contenait de nombreux papiers dont je n’avais que faire et près de cinq mille euros en liquide. Je devenais un voleur. J’avais de quoi vivre quelque temps à Barcelone ou ailleurs. L’argent des morts, voilà le genre de connerie que je me disais.

Bien sûr il y avait la police. J’avais laissé mes empreintes digitales partout, même sur la bouteille de poison, j’étais le roi des cons.

J’ai ramassé mes affaires, je les ai mises dans un sac de sport jaune et bleu assez ridicule aux armes du club de football de Cadix trouvé dans ma remise.

L’angoisse se faisait plus lointaine. J’ai évité de jeter un dernier regard à Cruz, j’ai longuement caressé les chiens pour leur dire au revoir, et je suis parti attendre le bus.

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Un peu plus tard dans ses voyages, alors qu’il se trouve dans la ville de Bulghar, Ibn Batouta souhaite visiter le Pays des Ténèbres, dont il est question dans la légende d’Alexandre le Grand ; il renonce à s’y rendre, finalement, lorsqu’il apprend qu’il faut y aller en traîneau, tiré par d’énormes chiens, pour franchir les glaces qui l’entourent — il se contentera d’en entendre parler, d’apprendre que les commerçants de fourrures y négocient des peaux à ses mystérieux habitants, qui vivent dans la nuit complète : “après quarante jours de traversée de ce désert de glace, les voyageurs parviennent au Pays des Ténèbres. Les marchands laissent les besaces de marchandises à quelque distance de leur campement. Le lendemain, ils retournent inspecter leurs sacs et découvrent à la place de leurs effets des peaux de martes, d’écureuils et d’hermines. Si les peaux leur plaisent, ils les prennent, et sinon, ils les laissent une nuit de plus. Dans ce cas les habitants du Pays des Ténèbres augmentent la quantité de fourrures ou, s’ils ne sont pas d’accord avec les termes de l’échange, remettent en place les marchandises des voyageurs. C’est ainsi que l’on commerce au Pays des Ténèbres, et ceux qui y vont ignorent s’ils traitent avec des hommes ou des djinns, car ils ne voient jamais personne.”

J’ai quitté Algésiras avec la sensation que le monde était vide, peuplé exclusivement de fantômes qui apparaissaient la nuit pour mourir ou pour tuer, pour laisser ou prendre, sans jamais se voir ni communiquer entre eux, et dans la longue nuit d’autocar qui m’a amené jusqu’à Barcelone, ville du Destin et de la Mort, j’avais la terrible impression de traverser le Pays des Ténèbres, les vraies, les nôtres, et plus le bus avançait dans l’obscurité sur l’autoroute au milieu du désert, entre Almería et Murcie, plus l’horreur dont je venais d’être témoin s’insinuait en moi ; le visage de Cruz, humide et violet dans ses contractions, m’apparaissait parmi les éclairs des phares des camions, au milieu des reflets sur ma vitre.

Cruz était parmi les ombres, et moi aussi.

Incapable de fermer l’œil, poursuivi par les images funestes, les corps flétris par la mer et la figure de Cruz qui projetait son agonie vers moi, j’ai attendu la libération de l’aube, alors que l’autocar approchait déjà d’Alicante.

<p>III</p><p>LA RUE DES VOLEURS</p><empty-line></empty-line>

Je suis arrivé à Barcelone le 3 mars — j’avais quitté Tanger depuis plus de quatre mois. Je ne savais pas où aller. Dans ma parka verte avec mon sac de sport des années 1980 je devais avoir l’air d’un pauvre parmi les pauvres, les yeux cernés, la barbe noire — si jamais les flics m’arrêtaient et me fouillaient, j’aurais du mal à justifier les milliers d’euros en liquide que je portais sur moi. Après l’argent du Cheikh Nouredine, celui de Cruz, comme si Dieu s’arrangeait toujours pour me donner les moyens de mon voyage ; je mangeais dans la main du Destin.

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