Elle n’avait qu’un désir, c’était s’en aller, je le savais ; la culpabilité devait la torturer ; je me suis vu, avec ma gueule de bougnoule mal rasé, dans ma parka kaki merdique, sans but, sans rien, le monde n’était même pas le monde, c’était un décor de télévision, un faux. J’ai eu une bouffée de souvenirs, Tanger, notre quartier, Meryem et Bassam, je me suis demandé ce que je foutais là, sur cette place si jolie, si mignonne, en face de Judit qui ne voulait plus de moi, Dieu seul savait pourquoi.

Je me suis mis à parler en marocain.

Je l’ai suppliée, sans articuler, très vite ; je lui ai parlé d’amour, de ma fatigue, de l’Ibn Batouta, de Cruz, des ténèbres d’Algésiras, de notre semaine à Tunis, des souvenirs de notre balcon à Tanger, je lui ai dit qu’elle ne pouvait pas balancer tout cela d’un coup, qu’elle allait me tuer.

Elle me regardait, elle avait l’air peiné. Je n’étais pas sûr du tout qu’elle ait compris ce que je venais de raconter.

Elle m’a pris la main ; elle a eu une phrase un peu définitive, du genre “Je ne m’en sens pas la force” qui sonnait dramatique et théâtrale en arabe ; j’avais l’impression de jouer dans une série égyptienne.

J’étais trop crevé, j’ai lâché comme tu veux, je ne t’embêterai plus ; mets-moi juste sur le chemin d’une mosquée, et voilà.

Judit m’a regardé avec de grands yeux : une mosquée ?

Une mosquée, un bouquiniste et un hôtel pas trop cher, j’ai ajouté.

Pour le supermarché, je le trouverai bien tout seul.

J’ai appelé le garçon, j’ai sorti un beau billet de cinquante euros tout neuf et je n’ai pas laissé payer Judit qui insistait.

<empty-line></empty-line>

Les villes s’apprivoisent, ou plutôt elles nous apprivoisent ; elles nous apprennent à bien nous tenir, elles nous font perdre, petit à petit, notre gangue d’étranger ; elles nous arrachent notre écorce de plouc, nous fondent en elles, nous modèlent à leur image — très vite, nous abandonnons notre démarche, nous ne regardons plus en l’air, nous n’hésitons plus en entrant dans une station de métro, nous avons le rythme adéquat, nous avançons à la bonne cadence, et qu’on soit marocain, pakistanais, anglais, allemand, français, andalou, catalan ou philippin, finalement Barcelone, Londres ou Paris nous dressent comme des chiens. Nous nous surprenons un jour à attendre au passage piéton que le feu soit vert ; nous apprenons la langue, les mots de la ville, ses parfums, sa clameur — Barcelone se réveillait au fracas des clés de douze sur les bouteilles de gaz, aux cris du Pakistanais qui hurlait Butaaanooooooooo dans son uniforme orange, couleur de la malédiction, du pire métier du monde, parce qu’il fallait se coltiner les bombonnes de trente kilos dans les escaliers étroits d’immeubles sans ascenseur jusqu’au quatrième ou au cinquième pour une minuscule commission par bouteille vendue : dans mon quartier, les “Pakis”, qu’ils soient réellement pakistanais ou bien bangladeshis, indiens voire sri lankais étaient colporteurs de gaz, vendeurs de roses, de bières tard dans la nuit, épiciers ou téléphonistes dans les locutorios, les parloirs, ce mélange de bureau de télécommunications avec cabines téléphoniques et de webcafé. Au début je me rendais fréquemment, sur la rambla du Raval, à deux pas de chez moi, dans un établissement de ce genre pour consulter Internet — les tarifs étaient dérisoires, et on trouvait là tous les pays, toutes les nationalités : des Marocains, des Algériens, des Sahraouis, des Équatoriens, des Péruviens, des Gambiens, des Sénégalais, des Guinéens et des Chinois qui appelaient leurs familles ou envoyaient du fric au pays par un système de transfert international d’argent liquide, de la main à la main, système se rapprochant du racket tant les commissions étaient élevées, mais qui avait la poésie du monde moderne : on donnait cent, deux cents ou mille euros à un guichet de Barcelone avec l’identité du destinataire, et la somme était immédiatement disponible à Quito ou à Lahore ; le pognon ne connaissait pas les mêmes frontières que ses propriétaires, lui il savait se dématérialiser dans les égouts d’Internet que les migrants ne pouvaient pas encore emprunter eux-mêmes pour se transformer en électrons, en impulsions, en courrier électronique, quitter Dhaka et apparaître, instantanément, dans un ordinateur à Barcelone.

Перейти на страницу:

Все книги серии Domaine français

Похожие книги