L’autobus a descendu l’avenue Diagonal, les palmiers caressaient les banques, les nobles immeubles des siècles passés se reflétaient dans le verre et l’acier des bâtiments modernes, les taxis jaune et noir étaient d’innombrables guêpes qui s’égaillaient sous les coups de klaxon du car ; les piétons élégants et disciplinés attendaient patiemment aux carrefours, sans user de la supériorité que leur donnait le nombre pour envahir la chaussée ; les voitures elles-mêmes respectaient les passages cloutés et laissaient passer, soigneusement arrêtées devant un feu orange clignotant, ceux qui allaient à pied, leur tour venu. Les vitrines me paraissaient toutes luxueuses ; la ville était intimidante mais, malgré la fatigue, y arriver enfin me remplissait d’une énergie nouvelle, comme si le gigantesque phallus scintillant de cette tour colorée, là-bas au fond du paysage, divinité païenne, me transmettait sa force.

J’ai cligné des yeux dans la lumière de midi ; j’ai attrapé mon sac ; la gare du Nord, estació del Nord, jouxtait apparemment un grand parc ; un peu plus bas vers la mer se trouvait la gare de France et ensuite, à droite, le port. J’ai avisé une cabine téléphonique et j’ai appelé Judit, elle a décroché et en entendant sa voix je devais être à ce point épuisé que je me suis mis à pleurer comme un gosse. J’ai dit c’est moi, c’est Lakhdar, je suis à Barcelone. Elle a paru contente de m’entendre, malgré mes reniflements ; elle m’a demandé où je me trouvais, je lui ai répondu à l’estació del Nord ; elle m’a proposé de la retrouver non loin de là, dans un quartier appelé le Born, et puis elle a ajouté non, c’est compliqué, tu ne vas jamais trouver, ne bouge pas, je viens te chercher, donne-moi un quart d’heure. J’ai dit merci, merci, j’ai raccroché, j’ai eu comme un éblouissement, j’ai été obligé de m’asseoir par terre, au pied de la cabine. J’ai remercié Dieu, j’ai dit une courte prière, j’ai eu un peu honte de m’adresser à Lui.

Je suis resté comme ça, les yeux fermés, la tête dans les mains, de longues minutes, avant de reprendre mes esprits. Je voulais avoir l’air fort au moment de l’arrivée de Judit — je me sentais sale, j’avais l’impression de puer le cadavre, la morgue, la haine ; je ne l’avais pas vue depuis l’été précédent, est-ce qu’elle allait me reconnaître ?

Et puis l’énergie de la Tour Unique m’est revenue.

Celle du désir.

Les premières minutes ont été très étranges.

Nous ne nous sommes pas embrassés, mais souri ; nous étions aussi gênés l’un que l’autre. Nous avons échangé quelques banalités, elle m’a détaillé des pieds à la tête, sans rien en conclure — ou du moins, sans rien révéler de ses conclusions ; elle m’a juste dit tu veux déjeuner ? Ce qui m’a paru une question bizarre, j’ai répondu oui, pourquoi pas, et on s’est mis à marcher en direction du centre-ville.

Je lui ai raconté les dernières semaines chez Cruz, évidemment sans aborder leur fin horrible. Elle compatissait, et ma lâcheté était telle que j’avais envie qu’elle me plaigne, pour l’attendrir. La revoir me faisait battre le cœur ; je n’avais qu’une envie, c’était qu’elle me prenne dans ses bras ; je voulais m’allonger à ses côtés, tout contre elle, et dormir comme ça, dans sa chaleur, pendant au moins deux jours. Sur le chemin nous avons croisé un arc de triomphe en briques rouges qui ouvrait une large promenade bordée de palmiers et de bâtiments élégants. J’espérais secrètement que l’endroit où nous nous rendions ne soit pas trop chic, je ne voulais pas avoir honte de ma tenue. Heureusement elle m’a emmené dans un bar sur une jolie petite place calme et ombragée. J’ai dû me forcer à manger.

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