Coincé, rue Thorel. L'essaim m'entoure, je reste immobile dans un cercle de feu, il y a des scorpions qui se feraient sauter le caisson pour moins que ça. Avant même que je puisse dire un mot, je reçois quelques rafales de peinture qui me barrent le corps. Bousculade, cris, houle de haine qui monte, ils m'empoignent, c'est la curée, ils veulent tous leur part, une ruade me précipite au sol, des semelles me piétinent, et j'essaie de penser très fort que tout ça, c'est de la fiction.
Une simple comédie qui rend la croyance toujours plus forte que le savoir.
Mais ça n'empêche pas la douleur. La mêlée s'écrase sur moi, mes os vont craquer sous le poids, l'un d'eux va me porter le coup de grâce, en douce, personne ne saura qui.
J'attends.
J'espère.
J'attends, les yeux clos.
Mais le calvaire s'arrête net.
Le poids s'envole…
J'ouvre les yeux.
Un ouragan de bras et de poings vient coller des baffes à ma petite bande de tortionnaires. Je ne comprends plus rien, ça se bouscule et se castagne au-dessus de ma tête, d'autres bras me soulèvent du sol et je m'envole dans la rue de la Lune.
Christique! Je suis devenu une entité christique!
Tout cela devient réjouissant au possible. Ça y est, ils m'ont rendu fou! Je vole!
Et trois secondes plus tard on m'enfourne à l'arrière d'une camionnette.
– On rentre à la base.
– C'était moins une…
– Démarre bordel!
– On s'occupe de tout, monsieur Marco, ne vous inquiétez plus.
Le genre de phrase qui provoque instantanément l'effet inverse. Une demi-douzaine d'individus agglutinés dans la carlingue me regardent avec des sourires ébahis. Ils ont en moyenne mon âge. Les garçons semblent rompus à toutes les techniques de guérillas et les deux filles se meuvent comme des combattants d'élite.
Ce matin, sur les coups de sept heures, j'étais dans le drame psychologique. Un peu plus tard, j'ai fait dans la comédie de mœurs. En début d'après-midi, je me suis retrouvé sans le vouloir dans une série B d'espionnage. Mais là, je ne vois vraiment pas ce que je fous dans un film de guerre.
– C'est quoi cette base?
– A trois pas d'ici. Mais ça ne se raconte pas, ça se visite.
– Vous passiez là par hasard?
On a toujours un type de garde, au cas où vous feriez une apparition, mais vous êtes difficile à choper. Il nous a prévenus, on a pu intervenir d’urgence.
– On peut savoir qui vous êtes?
– La délégation des 61 présidents des fan-clubs de la Saga disperses en France.
Je soupire un grand coup. Ils prennent ça pour un soulagement quand ce n'est que de la résignation. La journée va être longue.
La camionnette s'engouffre dans une cour pavée. Au bas d'un bel immeuble vétusté, je vois l'affiche À vendre. Le propriétaire est un des leurs et l'a proposé comme point de ralliement pendant quelques mois avant de s'en séparer. Un comité d'accueil me fait la fête dès que je franchis le seuil. Quand ils ont su que je venais, ils ont préparé un petit buffet et une banderole de bienvenue. Ils attendent ça depuis deux semaines. Je ne sais pas si je dois relâcher la pression. Après une coupe de champagne, on me montre le dortoir, la salle de réunion, et ce qu'ils appellent le «Musée», un genre de loft qu'on visite comme un vrai musée, avec toutes sortes de choses posées sur des socles. Le chef me fait la visite.
Un pistolet sous une cloche en verre.
– C'est le 9 mm de Camille, on l'a racheté à l'accessoiriste de la première équipe. Ils ont remplacé le flingue depuis, mais c'est celui-là qu'elle tient dans l'épisode 2.
Sur un long présentoir, une série d'une dizaine de pages de scénario.
– Ça, c'est un des nôtres qui les a récupérées dans les bureaux de la production avant que ça parte à la poubelle. C'est le brouillon de la scène 18 du n°62 quand Mordécaï achète 2000 dollars de shamallows à Marie. Au bas d'une page, Louis Stanick a rajoute, à la main:
Un petit récipient en plastique transparent qui contient un liquide blanchâtre.
– L'échantillon de lipose que montre Fred au ministre de la Santé. L'accessoiriste a obtenu le mélange avec du blanc d'oeuf et du saindoux emprunté à la cantinière.
Une bouteille de vodka vide.
– Je pense que vous savez où on l'a trouvée, dans la poubelle du 46, avenue de Tourville. Vodka au poivre Pieprzowka, on dit que c'est Jérôme Durietz et vous qui en buviez mais que Mathilde Pellerin ne prenait jamais d'alcool et Louis Stanick préférait la bière.
Des images de la Saga défilent sur un écran.
– Une pièce rare: l'enregistrement du n° 8 avec l'erreur de prénom sur Éric que tout le monde appelle Jean-Jean. Ils ont rectifié pour les rediffusions et les cassettes.