Au milieu de ce cauchemar absurde je réalise à quel point les pauvres égarés que nous sommes ont besoin de croire aux histoires. Il ne se passait pas un jour sans que l'un de nous quatre n'évoque la ménagère du Var et le chômeur de Roubaix. Mais parmi ces vingt millions de regards avides et anonymes, il y avait aussi la vieille fille d'Avignon, l'ermite du Vaucluse, le dépressif vendéen et les orphelins de partout. Il y avait tous les brisés, les esseulés, les instables, les anxieux et les laissés-pour-compte. Ceux qui n'ont ni famille ni ami mais qui s'en trouvent au hasard d'un zapping. Il y a ceux dont le désir de croire est si fort que tout souci de vraisemblance est un obstacle. Quand le réel vous largue en cours de route comment garder la distance avec la fiction?
Le travail d'identification, ils s'en chargeaient bien tout seuls. Il nous suffisait d'entrouvrir la petite porte pour qu'ils s'y engouffrent et tombent dans un monde à conquérir. Leur chemin était parcouru d'embûches et de chausse-trappes, il leur fallait déchiffrer des signes et éclairer des zones d'ombres. Ce travail-là les rendait plus fiers et plus agiles. C'est seulement à la fin de l'épisode que leur Saga commençait vraiment, et peu importe si l'épisode suivant répondait ou non à leurs questions: ils s'étaient aventurés là où on ne les invite jamais.
Et c'est tout ça que nous avons tué avec l'épisode 80.
Ceux qui me jugent aujourd'hui étaient sans doute les croyants les plus fervents mais aussi les plus fragiles. Ils demandaient bien plus que ce que nous pouvions donner.
Le soir commence à tomber. Au dernier étage de l'immeuble, ma cellule est un petit deux-pièces aux fenêtres murées. Le procès a duré quatre bonnes heures. Mon avocat n'a pas démerité, quelques-uns de ses effets de manche ont parfois mouché le procureur. Mais à l'impossible nul n'est tenu, les chefs d'inculpation étaient bien trop nombreux. Mathilde, Jérôme et Louis étaient déjà condamnés par contumace, il ne restait plus qu'à décider de moi sort. Ce que j'avais à dire pour ma défense? Un tissu de mensonges auxquels ils n'ont pas cru. Je leur ai annoncé que la Saga allait renaître de ses cendres. J'ai même donné des exemples et me suis livré à un exercice périlleux, une sorte de fuite en avant du feuilleton, toute pleine de promesses et de rebondissements. De la Saga en roue libre. J'ai chanté une romance en trouvant les rimes d'instinct. En gros, j'ai donné de l'espoir. C'est sans doute ce qui a provoqué la sentence.
– Vous connaissez sûrement les contes des
– …?
– Le nom de Schéhérazade devrait vous dire quelque chose.
– La princesse condamnée à mort? Elle racontait une histoire pour captiver le Sultan qui lui laissait la vie sauve tant qu'elle saurait trouver la suite.
– Vous aurez la journée entière pour inventer la suite de Saga, et nous l'écouterons le soir, tous, ici. Chaque soir, nous déciderons de votre survie.
– Mille et une nuits? Vous plaisantez?
– Deux ans et neuf mois.
– Mais comment voulez-vous que je trouve du matériel pendant deux ans et neuf mois? Et sans mes collègues vous n'aurez qu'un quart de Saga!
– Premier épisode, demain soir.
– Mais…!
– Si j'étais vous, je ne perdrais pas de temps et je commencerais à mitonner quelques situations. Pensez surtout à Camille. Faites-la revenir.
– Elle est morte!
– Débrouillez-vous.
Pour l'instant, je n'ai qu'un bloc-notes et un crayon, mais ils m’ont promis que bientôt j'aurai un ordinateur et tout ce qui va avec. Je serai traité comme un prince des
– Réveillez-vous, Marco. C'est moi, votre avocat.
Mon quoi? La chambre avec ses fissures au mur… le bloc-notes à portée de main… Et mon avocat. Oui, c'est bien lui. Je pensais que ce cauchemar allait s'évaporer dans les premières lueur de l'aube.
– C'est l'heure de l'épisode? Je n'ai encore rien trouvé, je suis sec, il me faut plus de temps… Allez leur dire, par pitié.
– Je suis venu vous sortir de là.
– …
– Levez-vous, j'ai un moyen infaillible de vous faire quitter ce repaire de dingues.
C'est Toi, Dieu, qui me l'envoies? Tu as entendu mes prières?
– Je ne sais pas qui vous êtes mais votre intrusion ne me paraît pas très plausible. A moins que vous ne me demandiez quelque chose d'exorbitant en échange.
– Absolument rien.
– À d'autres. Des types comme vous, on n'en rencontre pas dans la vraie vie.
– Dans la vraie vie, je suis professeur d'histoire à Choisy-le-Roi. Il y avait bien un avocat parmi vos fans mais il refusait obstinément de vous défendre. J'y ai mis toute ma bonne foi mais la cause était perdue d'avance.
– Professeur d'histoire et président d'un fan-club de Saga, vous vous fichez de moi?
– À vrai dire, ma véritable passion est l'œuvre de Ponson du Terrail.
– …
– … Ponson du Terrail? Ça ne vous dit vraiment rien?
– J'ai très peu lu, vous savez. Si j'avais passé moins de temps à regarder toutes ces conneries à la télé, je n'en serais pas là aujourd'hui.