– Le voilà, mon jardin secret. Il existe vraiment. C'est là que je vivrai tant que ça durera. C'est là que j'attendrai la fin du monde comme une vraie midinette qui est allée jusqu'au bout de son rêve. C'est là que je verrai mes amants se succéder jusqu'à ce qu'aucun ne vienne plus frapper à ma porte. Je ne retournerai pas d'où je viens, ce monde-là, je vous le laisse.
– Ça ne vous prendra qu'une semaine ou deux.
– Laissez-les tomber et restez à mes côtés. Je ne peux pas m'occuper de trente-sept personnages toute seule.
– Nous n'avons pas le droit! Il faut nous remettre au boulot!
– Jamais!
Elle est furieuse, et pourtant je ne pense pas avoir fait grand-chose pour la blesser.
– Je vous souhaite une bonne nuit. J'ai quarante ans, il est cinq heures du matin et un type beau comme un astre est en train de piaffer devant la porte de ma chambre.
Une petite pancarte en forme de flèche indique encore l’
Une certitude, je n'ai rien connu d'aussi beau que cette Palestrina perdue dans la campagne romaine. Je repère un escalier bizarre fait de rondins jetés à la diable sur vingt mètres de hauteur, façon schlitte.
– Fais attention, tout le monde se casse la figure au moins une fois.
L'escalier devait être praticable il y a dix ans, avant qu'on ne le livre au chiendent et à la pluie. J'y mets le temps qu'il faut mais j'arrive entier. Louis me tend la main pour me hisser jusqu'à lui.
– Je t'attendais plus tôt dans l'après-midi.
– Pas causants, les gens du coin. J'ai mis plus de temps pour faire les cinq derniers kilomètres qu'entre Nice et Rome.
Des platanes, il y en a des dizaines, énormes, magnifiques. Ils créent un écran de fraîcheur et de pénombre comme dans la plus épaisse des forêts. L'ancien hôtel est perdu au milieu. Nous passons devant une tonnelle qui abrite deux chaises longues et une table.
– Votre salle de brainstorming?
– Le plus souvent, oui, mais depuis quinze jours, c'est devenu difficile.
Nous avançons à pas lents vers la résidence, comme pour éviter de faire du bruit.
– Il va comment?
– Pas très bien.
– Je tombe mal?
Louis me sourit avec toute l'indulgence dont je le sais capable.
– Au contraire, je vais en profiter pour le laisser se reposer un jour ou deux. J'en ai besoin aussi. Entre…
Le hall de l'hôtel a été gardé tel quel, le desk du concierge, le casier de ventilation des clés, celui du courrier. Louis en joue avec un certain bonheur.
– Je vais te donner la chambre bleue, elle a trois fenêtres, nord, sud, ouest. Tu as le téléphone. Personne ne se lève avant dix heures. Quand je dis personne, c'est moi, parce que lui ne se lève plus du tout.
– Vous n'êtes que tous les deux?
– Oui. Sa femme reste à Rome pendant qu'il travaille, ça fait trente ans que ça dure. Je crois même qu'elle n'est jamais venue ici.
– Il sait que tu as un visiteur?
– Je lui parle souvent de toi.
– …Non?
– Quand il a su que tu venais, il a dit:
C'est parti comme une flèche pour se ficher droit dans mon petit cœur. Le Maestro a prononcé mon nom! Moi, Marco! Moi qui suis né dans une banlieue pourrie à une époque sans relief. Celui qui a fait des chefs-d'œuvre comme on va à l'usine a gardé une petite place dans sa mémoire pour y loger mon nom!
Dans ce qui était jadis la salle de restaurant, Louis me fait un café au percolateur.
– Putain qu'il est bon…
– Un type passe tous les trois mois pour entretenir la bécane. Le Maestro n'en boit plus mais il y tient. Viens, je vais te montrer ta chambre.
Je monte un escalier et traverse un couloir. Devant l'une des portes, Louis ralentit le pas et pose un doigt sur sa bouche.
Le Maestro dort.
Louis ouvre ma chambre et referme la porte pour parler à voix haute.
– Je prends des précautions mais je n'ai jamais rien vu le réveiller. En 72 ou 73 une météorite est tombée à trois kilomètres d'ici. Les paysans du coin pensaient que la fin du monde était arrivée. Le lendemain matin, quand le Maestro a appris ce qui s'était passé, il m'a engueulé comme du poisson pourri parce que je ne l'avais pas réveillé. Je lui ai répondu: «Cette météorite est tombée ici à cause de toi, Maestro.»
Je prends une douche au filet d'eau fraîche que la pomme veut bien m'octroyer. Il fait tellement chaud que je n'ai pas besoin de me sécher, un petit froissement de drap suffit. Sous la tonnelle, Louis m'invite à le rejoindre, une bouteille de Martini en main. Je lui demande comment avance son scénario.