– Plus lentement que d'habitude. Le Maestro fatigue vite. Quand il arrive à se concentrer, il a la vivacité d'esprit d'un jeune homme. La séance suivante, il peut être totalement absent, le regard vide. Je lui dis: «Maestro, ce serait bien que ce personnage soit un immigré qui sache communiquer grâce à son savoir-faire, qu'est-ce que tu dirais d'un pâtissier, un pâtissier tunisien?» Lui ne répond rien, il est ailleurs, peut-être dans les images de son film. Le lendemain, il me dit: «Un pâtissier tunisien, excellent! Il ferait une sorte de pièce montée qui représenterait une femme, avec tu sais, cette pâte d'amande très colorée.»
– Tu crois qu'il aura la force de le tourner?
– Je crois, sinon il ne m'aurait pas demandé d'y travailler avec lui. Il va me jouer la
– Qu'est-ce qu'il a?
– Tout et rien. Il sent que c'est l'heure. Les toubibs veulent le mettre à l'hôpital. Lui, à l'hôpital!
– Ils n'ont pas tous vu le film.
– Cette scène-là, tout le monde la connaît.
– Le travelling au milieu des draps blancs et des barreaux de lits. Le fils, à l'accueil, qui veut voir son père mourant.
– C'est la dernière chance qu'il a de lui parler…
– … L'infirmier lui dit que les visites sont terminées après neuf heures! Rien que d'en parler, ça me fout des palpitations. Cette scène, mon père me la racontait déjà quand j'étais môme.
– Moi aussi, je me sens toujours un peu gosse quand je repense à ses films. Même si j'en ai écrit certains avec lui.
– Tu te souviens du vieillard qui mange son plat de spaghettis? Juste un petit personnage en arrière-plan. Il fait des gestes incompréhensibles. Au début on rigole, et puis…
– Le bonheur et la nostalgie n'arrêtent pas de se chercher pendant tout le film. Il arrive même à faire passer une pointe de sensualité.
– Tout était splendide, dans ce film. Les rêves de l'idiot du village, la scène du déluge…
– … Et «La partition de l'amour»? Et le moment où Zagarolo se prend pour Dante!
– Il a toujours dit que de tous ses films, c'est celui qu'il aime le moins.
– On ne lui a pas donné la Palme d'Or parce qu'il l'avait eue l'année précédente.
La mémoire en feu, nous enchaînons Martini sur Martini.
– Je ne sais pas ce que je donnerais pour bosser avec un géant comme lui, rien qu'une petite heure.
– C'est une chance unique, mais c'est aussi un piège. Le Maestro n'a pas besoin qu'on lui trouve des histoires, il les a déjà en lui, dès la première séance. Il a seulement besoin d'un type assez fou pour descendre fouiller dans son univers et en ramener des blocs entiers. Parfois il faut y aller avec des bottes d'égoutier. Tu ne sera jamais qu'un pâle reflet de son imaginaire. Et tu seras sacrifie au bout du compte parce que ça restera son film, pour les siècles à venir et pour la terre entière.
Tout à coup, un cri déchire la quiétude de cette fin d'après-midi.
– … LUIGI?… LUIGI.… PER LA MADONNA… LUIGI…!
Louis se lève et saisit la bouteille de Martini.
– Je le connais par cœur. Il sait que nous sommes en train de prendre l'apéro et ça le rend malade de jalousie.
Nous avons dîné dehors, incapables de quitter la tonnelle malgré la fraîcheur du soir. Le Maestro n'est pas sorti de sa chambre et s'est contenté d'un petit bouillon. Devant lui, je n'aurais sans doute pas prononcé le moindre mot et les tagliatelles de Louis me seraient restées en travers de la gorge. Nous avons bâfré en buvant ce petit vin de pays tout juste tiré de la barrique. J'ai vu de mes yeux le Vieux préparer des pâtes fraîches sur l'énorme plan de travail des cuisines. Un beau cercle jaune qu'il a plié comme un ruban avant de rne demander:
– Fettucine? Spaghetti? Papardelli? Tagliatelle?
J'ai choisi au hasard, sachant que de toute façon je regretterai les autres. Nous avons passé le reste de la journée à préparer le dîner, surveiller la sauce tomate, cueillir du basilic dans le jardin, dresser le couvert, sans nous presser, en ponctuant nos rares phrases de verres de vin blanc. Je ne lui connaissais pas ce talent de mamma romaine.
– Quand tu travailles avec les Italiens, il faut s'adapter. Combien d'idées géniales ai-je laissées en souffrance parce que l'heure de la pasta avait sonné. Ils sont
Tard dans la soirée, il m'a sorti une grappa extraordinaire à base de truffes blanches.
– Elle vient de Venise. Pour un peu on la porterait en eau de toilette.
– Vous le terminez quand, ce scénario?
– Quand il aura cessé de tourner en orbite autour d'une idée que je n'arrive pas à cerner. Il me fait penser à un peintre dans sa dernière période.
– Un peintre?
– Vers la fin, ils vont tous vers le dépouillement maximal, regarde Turner. Ils gardent un point central, essentiel, le reste autour n'a plus beaucoup d'importance.
– Le Maestro a la réputation d'être un perfectionniste et un bourreau de travail.