– J'ai quand même fait un enfant. Et si tu as peur que je te pique les répliques, je vais faire dépouillé: il est de toi, il a trois mois, c'est un garçon, je l'ai appelé Patrick en me disant que d'ici trente ans ce sera un prénom unique, donc d'un chic absolu.

La porte de sa chambre est fermée.

… J'ai besoin de la scène explicative.

J'exige un très long tunnel, avec les retours en arrière et les mises au point narratives qu'il faudra.

J'ai toutes les questions à poser.

Elle les attend. Avec toutes les réponses.

Je sens que mes répliques vont perdre de leur verve.

– … Pourquoi?

– Parce que j'ai eu les résultats des tests à l'époque où tu as commencé à travailler sur ton feuilleton. J'aurais aimé te l'annoncer sans en faire une montagne, en prenant des précautions, je sais que tu es un garçon impressionnable. J'ai essayé plusieurs fois.

– Et alors?

– Tu me le demandes? Tu ne te souviens pas à quel point tout ça t'a rendu fou? Fou dangereux! Tu étais obsédé par ton feuilleton, tes collègues, tes personnages, plus rien d'autre ne comptait dans ta vie, essaie de me dire le contraire.

– J'ai peut-être été un peu polarisé…

– Même quand tu étais à la maison, tu étais là-bas. Tu vivais des choses tellement plus exaltantes qu'avec moi et tu me le faisais comprendre. Un soir tu m'as même dit: Comment ça va à ton boulot? J'ai pensé que Mildred pouvait faire ce genre de job un peu plan plan,

– Moi j'ai dit ça?

– Tu as dit nettement pire. Je préfère oublier.

– La Saga était la chance de ma vie! Elle tombait mal, c'est tout. Tu aurais pu comprendre! Être un tout petit peu patiente. Que tu te sois tirée en douce au fin fond de la Creuse à cause de ça, c'est dégueulasse!

– Ce n'est pas la seule raison, Marco. Il y a eu aussi… ça.

D'un tiroir, elle sort le script de l'épisode n° 5 de Saga et me le tend.

– À t'entendre tu étais en train d'écrire la 8e merveille du monde. Ce scénario tramait sur le lit, j'ai eu la curiosité d'y jeter un œil.

– …?

– Scène 21.

Je froisse la moitié des pages, mes mains sont de plus en plus moites… scène 21… scène 21… qu'est-ce que ça peut être que cette putain de scène 21, bordel de bordel?

2l. SALON FRESNEL. INT. JOUR

Jonas Callahan et Marie Fresnel sont seuls dans le salon. Elle prépare du thé.

jonas : Dites-moi, madame Fresnel, Camille a toujours été comme ça?

marie : Vous voulez dire aussi mélancolique, aussi affectée? Non. C'était une petite fille pleine de vie, elle était frondeuse, espiègle…

jonas : Je vais tout faire pour qu'elle le redevienne.

marie : Vous êtes gentil, Jonas, mais si vous voulez mon avis, je peux vous dire ce qui lui redonnerait la force et l'enthousiasme qu'elle a perdus.

jonas : Ce serait trop beau, qu'est-ce que c'est?

marie :… Un enfant.

Jonas se lève d'un bond, renverse sa tasse de thé brûlante sur ses genoux mais ne réagit pas. Il regarde fixement Marie.

jonas : Je suis tellement amoureux de votre fille qu'elle aurait pu me demander n'importe quoi… Jeter ma vie de flic aux orties pour devenir le pire des voyous. Me vautrer dans l'alcoolisme pour ressembler à mon père. Aller déterrer Schopenhauer et le ramener à la vie pour lui faire avouer qu'il s'est trompé. Me mettre une balle dans la tête pour lui montrer que la mort n'a rien d'extraordinaire. Elle aurait même pu me demander bien plus. Mais pas un enfant!

Il se dirige vers la fenêtre pour fuir le regard de Marie.

Перейти на страницу:

Похожие книги